GRANDE-BRETAGNE - Histoire

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GRANDE-BRETAGNE - Histoire
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L’espace gĂ©ographique britannique n’a pas coĂŻncidĂ©, pendant longtemps, avec une rĂ©alitĂ© politique. Sans Ă©voquer immĂ©diatement les divisions tribales qui frappĂšrent un CĂ©sar, pourtant bien prĂ©parĂ© par sa conquĂȘte de la Gaule Ă  rencontrer des peuples sĂ©parĂ©s, on retiendra que seuls l’Angleterre et le pays de Galles rĂ©alisĂšrent leur unitĂ© au cours du Moyen Âge (bien que l’intĂ©gration totale soit le fait de Henri VIII Tudor); l’Écosse ne fut unie Ă  sa voisine du Sud, au XVIIe siĂšcle, que par ses souverains Stuarts, Ă  titre personnel, ou le temps, fort bref, de la rĂ©publique cromwellienne: il faut attendre l’Acte d’union de 1707 pour voir naĂźtre un vĂ©ritable royaume de Grande-Bretagne. Celui-ci ne constitue pas l’ensemble du «Royaume-Uni», dont la naissance dĂ©finitive, en 1801, rĂ©sulte du vĂ©ritable coup de force lĂ©gal de William Pitt, imposant au Parlement irlandais d’unir l’üle d’Érin et la Grande-Bretagne: mariage forcĂ©, constamment remis en question par la suite, modifiĂ© en 1921-1922 par la «partition» de l’Irlande, dont six comtĂ©s seulement, l’«Ulster», demeurent dans le Royaume-Uni. Depuis 1969, les Ă©vĂ©nements ont remis sur le tapis, dans le feu des actions terroristes et de la rĂ©pression, l’avenir de ce qui restait de l’Union et rendu moins thĂ©orique la perspective de voir «Royaume-Uni» et «Grande-Bretagne» coĂŻncider rĂ©ellement!

La position mondiale de l’üle a Ă©galement connu des modifications fondamentales. Pendant longtemps, elle figure la pointe extrĂȘme du continent, face Ă  des espaces ocĂ©aniques hostiles et inconnus. Le «prĂ©cieux rocher» a connu un destin Ă©troitement europĂ©en jusqu’au dĂ©but du XVIe siĂšcle; son entrĂ©e dans l’histoire a Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©e par la conquĂȘte romaine; son peuplement mĂ©diĂ©val est liĂ© Ă  des invasions germaniques, scandinaves, normandes. Le royaume d’Angleterre, entre 1066 et la fin du XVe siĂšcle, a Ă©tĂ© grand par ses prolongements continentaux et a servi de tremplin frĂ©quent aux ambitions dynastiques de ses souverains sur la France voisine, que la titulature royale a d’ailleurs rangĂ©e au nombre des possessions anglaises de 1339 Ă  1802. Le siĂšcle des Tudors, entre 1485 et 1603, porte la marque de la conquĂȘte par les EuropĂ©ens – les Espagnols et les Portugais surtout – d’espaces transatlantiques: le royaume devient alors une pointe avancĂ©e sur les routes nouvelles du commerce et de la colonisation; ses souverains le comprennent et, dans un dĂ©fi incessant aux prĂ©tentions ibĂ©riques, se lancent Ă  leur tour vers le «grand large»; confirmĂ© au XVIIe siĂšcle, Ă  l’époque de la rĂ©volution et du premier Acte de navigation, ce choix dessine le destin nouveau d’une grande thalassocratie (empire des mers), d’une nouvelle AthĂšnes aux dimensions du monde. Destin magnifique, affirmĂ© Ă  travers l’acquisition d’immenses territoires, aboutissant, Ă  l’époque victorienne, et malgrĂ© la perte en cours de route des États-Unis, Ă  la construction du plus vaste empire de l’histoire, «sur lequel le soleil ne se couche jamais» – un quart des terres Ă©mergĂ©es et de la population mondiale. Au lendemain de la Grande Guerre, accru des dĂ©pouilles allemandes et ottomanes, il culmine Ă  33 millions de kilomĂštres carrĂ©s et Ă  un demi-milliard de sujets.

Le dĂ©clin contemporain, la dĂ©colonisation, pratiquement achevĂ©e vers 1964, malgrĂ© la survivance jusqu’en 1979 de l’épineuse question rhodĂ©sienne et jusqu’en 1997 de la souverainetĂ© sur Hong Kong, ont amenĂ© la Grande-Bretagne Ă  reconsidĂ©rer totalement son rĂŽle mondial. Soudain dĂ©grisĂ©s, ses dirigeants ont cessĂ© de contempler avec dĂ©dain l’amenuisement qu’aurait constituĂ©, pendant longtemps Ă  leurs yeux, l’immersion dans une entitĂ© europĂ©enne. En adhĂ©rant au MarchĂ© commun le 1er janvier 1973, en confirmant ce choix lors du rĂ©fĂ©rendum de 1975, le Royaume-Uni a commencĂ© Ă  accomplir un Ă©tonnant retour historique vers le continent; le «grand large» devenait chaque jour davantage nostalgie, mythe et souvenir exaltant, et, sans ĂȘtre reniĂ©, valant mĂȘme bien des avantages sur les terres de l’ex-empire, pesait de moins en moins au regard des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques ou stratĂ©tiques. «Porte-avions» de l’Alliance atlantique, ce rĂŽle Ă©tant contestĂ© d’ailleurs par de larges fractions de l’opinion publique, la Grande-Bretagne est devenue un pion majeur d’une stratĂ©gie continentale; elle n’est plus l’orgueilleuse mĂ©tropole des flottes qui en firent la maĂźtresse des mers et l’un des principaux arbitres du monde.

Par son peuplement, la Grande-Bretagne a Ă©tĂ© un creuset et non pas le lieu de dĂ©veloppement d’une «race» quelconque: l’emploi du mot, Ă  la fin du XIXe siĂšcle, au temps de l’impĂ©rialisme et du chauvinisme exacerbĂ©, correspond presque toujours Ă  l’affirmation d’une supĂ©rioritĂ© culturelle et linguistique, rarement Ă  celle d’une diffĂ©renciation physique; il faut attendre l’influence d’idĂ©ologies extĂ©rieures et le flamboiement fort bref du fascisme des annĂ©es 1930 pour entendre un parti organisĂ© affirmer l’existence d’une race nordique dont le peuple anglais aurait constituĂ© une branche honorable! Aux Celtes primitifs, repoussĂ©s dĂšs la conquĂȘte romaine, mais aussi dans les temps ultĂ©rieurs, vers les refuges gallois, Ă©cossais et irlandais, s’ajoutent des vagues successives et plus ou moins massives d’immigrants. Aux Germains, Angles, Saxons et Jutes succĂšdent surtout des Scandinaves, avant qu’au XIe siĂšcle la conquĂȘte normande importe davantage des Ă©lites peu nombreuses que des groupes numĂ©riquement considĂ©rables. Ouverte sur l’extĂ©rieur, l’Angleterre reçoit, dans le cours des siĂšcles suivants, des individus et des groupes originaires du continent europĂ©en; terre de refuge Ă  l’époque moderne, elle accueille des huguenots français pendant les guerres de Religion comme aprĂšs la rĂ©vocation de l’édit de Nantes, et des milliers de nobles et de prĂȘtres Ă©migrĂ©s au temps de la RĂ©volution française; rĂ©admettant les juifs, chassĂ©s en 1290, sous la rĂ©publique de Cromwell, elle reçoit des colonies de marchands et de financiers en provenance d’Amsterdam ou du Portugal et de l’Espagne; ouverte Ă  bien des rĂ©fugiĂ©s politiques pendant le XIXe siĂšcle (Allemands, Italiens, Français), elle connaĂźt aussi, Ă  la fin de l’époque victorienne et dans la dĂ©cennie suivante, l’arrivĂ©e et l’établissement de nombreux immigrants originaires de l’Empire des tsars, dont une centaine de milliers de juifs chassĂ©s par les pogromes; dans l’entre-deux-guerres, malgrĂ© des pratiques restrictives, ses frontiĂšres demeurent entrouvertes aux victimes de l’oppression raciale et politique sur le continent; elle conserve aussi sur son sol quelque cent mille Polonais qui refusent, aprĂšs 1945, de rentrer dans leur pays devenu communiste et, dans l’euphorie du plein-emploi, s’ouvre largement, dans les annĂ©es 1950 et jusqu’en 1962, Ă  une immigration dite de couleur: Indiens, Pakistanais, Asiatiques, Antillais, en provenance du Commonwealth, et dont le flot montant inquiĂšte au point de provoquer des mesures discriminatoires contre la poursuite du mouvement; alimentĂ©e encore par l’intĂ©gration de quelques groupements persĂ©cutĂ©s dans certains pays nouvellement indĂ©pendants d’Afrique, cette immigration aurait reprĂ©sentĂ©, en 1986, entre 2 et 4 p. 100 de la population britannique et inquiĂšte quelques tenants de la «puretĂ© raciale» et des adversaires de la «nĂ©grification» de la Grande-Bretagne. On tiendra compte aussi du flux permanent de citoyens des deux Irlandes, repĂ©rable dĂšs le XVIe siĂšcle, accĂ©lĂ©rĂ© aprĂšs la grande famine de 1846-1847, jamais tari, mĂȘme aprĂšs la proclamation de la totale indĂ©pendance de la rĂ©publique d’Irlande en 1949. Et on ajoutera les retours, parfois aprĂšs des gĂ©nĂ©rations, d’émigrĂ©s ou de fils d’émigrĂ©s britanniques, partis peupler le vaste monde et dont la sortie par millions de la Grande-Bretagne, au cours des XIXe et XXe siĂšcles, a Ă©vitĂ© une congestion totale de l’üle, mais aussi contribuĂ© au vieillissement relatif de sa population.

Monarchie solide, la Grande-Bretagne passe pour le modĂšle des dĂ©mocraties et la «mĂšre des Parlements». Le systĂšme monarchique britannique n’a pas toujours Ă©tĂ© original, mĂȘme si certains veulent voir dans les coutumes politiques saxonnes l’amorce d’un systĂšme de monarchie Ă©lective appuyĂ©e sur une assemblĂ©e reprĂ©sentative. De la fĂ©odalitĂ© Ă  la modernitĂ©, la transition a Ă©tĂ© cependant favorisĂ©e par le dĂ©veloppement, rapide entre la fin du XIIIe siĂšcle et le milieu du XIVe, d’une institution parlementaire oĂč se distinguent bientĂŽt les deux Chambres, Lords et Communes. MenacĂ©e d’extinction Ă  plus d’une reprise, l’institution survit, en partie grĂące Ă  la gravitĂ© des questions dynastiques et religieuses au XVIe siĂšcle; elle trouve les ressorts de son ancrage au cours des deux rĂ©volutions du XVIIIe siĂšcle qui aboutissent Ă  la DĂ©claration des droits de 1689 et Ă  l’accentuation d’une sĂ©paration des pouvoirs. Le Parlement, admirĂ© par l’Europe des LumiĂšres, est un modĂšle assez douteux pour que des rĂ©formes s’imposent pendant tout le XIXe siĂšcle et jusqu’à la grande loi de 1911 qui Ă©tablit dĂ©cisivement la supĂ©rioritĂ© des Communes sur la Chambre haute; quant Ă  la dĂ©mocratie, elle s’impose trĂšs progressivement, le suffrage universel des hommes instaurĂ© en 1918 seulement, celui des femmes, en germe Ă  la mĂȘme date, rĂ©alisĂ© dix ans plus tard; le rĂ©gime est devenu «parlementaire» au sens juridique du mot, c’est-Ă -dire fondĂ© sur la responsabilitĂ© collective du cabinet devant le Parlement, en 1841. DĂ©finis par John Locke en 1690, les droits «naturels» de l’homme sont le fondement de la lĂ©gitimitĂ© politique. Aucune rigiditĂ© n’empĂȘche l’évolution d’un systĂšme qui s’est encore adaptĂ© Ă  de nouvelles exigences dĂ©mocratiques depuis 1945. Pays moderne et libre, la Grande-Bretagne est un cas rare: elle ne possĂšde pas de Constitution Ă©crite, mais dĂ©finit son rĂ©gime par une sĂ©rie de lois que l’histoire a harmonisĂ©es... ou rendues caduques.

Terre de chrĂ©tientĂ©, la Grande-Bretagne a en fait connu deux grandes pĂ©riodes d’évangĂ©lisation: aux IVe et Ve siĂšcles par des missionnaires venus de Gaule et d’Italie, parfois originaires des Ăźles Britanniques, comme saint Patrick; Ă  partir de 597 et de la mission de saint Augustin, aprĂšs la catastrophe de l’invasion germanique. RattachĂ©e Ă  la chrĂ©tientĂ© latine et Ă  Rome, malgrĂ© des crises graves au XIIIe siĂšcle, l’Angleterre s’arrache Ă  la domination des papes Ă  partir des annĂ©es 1530, imitĂ©e progressivement par l’Écosse aprĂšs 1560. La Grande-Bretagne devient le bastion de la RĂ©forme europĂ©enne et, aux yeux des plus enthousiastes, un «nouvel IsraĂ«l» par qui le rĂšgne de Dieu arrivera sur la terre. DĂ©finis par un «antipapisme» virulent, les premiers siĂšcles de la RĂ©forme ne sont pas marquĂ©s par la tolĂ©rance, mĂȘme Ă  l’égard de «dissidents» rĂ©tifs Ă  l’Église nationale qu’on a voulu construire respectivement en Angleterre et en Écosse; le XVIIe siĂšcle a vu culminer les luttes entre «puritains» et anglicans avant qu’en 1689 l’Acte de tolĂ©rance accorde au moins la libertĂ© de conscience et de culte Ă  tous les protestants. Normalement Ă©tendue aux juifs, cette tolĂ©rance fait l’admiration des philosophes de l’Europe du XVIIIe siĂšcle, mais s’accompagne, jusqu’en 1778 au moins, d’une extrĂȘme rigueur Ă  l’encontre des «catholiques romains», et, jusqu’en 1828-1829, de discriminations civiles considĂ©rables Ă  l’égard des non-anglicans (ou non-presbytĂ©riens en Écosse). Le XIXe siĂšcle est le grand siĂšcle de l’égalitĂ© de tous; il est aussi, paradoxalement, celui du recul gĂ©nĂ©ral de la pratique et de la foi, qui aboutit aujourd’hui Ă  rĂ©server Ă  un dixiĂšme de la population les joies ou astreintes d’un service religieux rĂ©gulier. BĂ©nĂ©ficiant de la libertĂ©, les confessions, sectes, chapelles se sont multipliĂ©es depuis deux siĂšcles, l’Angleterre «important» en particulier bien des doctrines et Églises d’outre-Atlantique, et, avec l’absence de tout anticlĂ©ricalisme dans la mentalitĂ© nationale, la religiositĂ© demeure un trait national; la morale judĂ©o-chrĂ©tienne imprĂšgne le droit et la lĂ©gislation, la vie quotidienne reste souvent encore sous l’influence d’interdits anciens (le dimanche notamment) et est scandĂ©e par des fĂȘtes religieuses. L’immigration rĂ©cente a aussi permis l’introduction d’un groupe considĂ©rable de musulmans.

On ne saurait tenter une esquisse de l’histoire gĂ©nĂ©rale de la Grande-Bretagne sans rappeler les paradoxes de son histoire Ă©conomique et sociale. Pendant les siĂšcles de l’AntiquitĂ© et du Moyen Âge, rien ne distingue ses structures de celles de pays voisins; dans un monde Ă©conomique dominĂ© par l’agriculture, la communautĂ© villageoise, la seigneurie rurale, aux Ă©changes limitĂ©s, aux villes et aux bourgeoisies dĂ©veloppĂ©es surtout Ă  compter des XIIe et XIIIe siĂšcles, l’Angleterre a connu le systĂšme ternaire de la sociĂ©tĂ© divisĂ©e entre des aristocrates et nobles porteurs des armes, un clergĂ© vouĂ© Ă  l’adoration de Dieu et enrichi pour ce rĂŽle et un «peuple» composite de travailleurs Ă  la hiĂ©rarchie diversifiĂ©e. Le moteur des premiĂšres grandes mutations, Ă  la fin du Moyen Âge, est la laine; on la travaille dans des ateliers urbains et ruraux, mais surtout on dĂ©veloppe pour ce faire l’élevage du mouton, qui, dĂšs le XVe siĂšcle, donne le dĂ©part d’un grand changement des paysages ruraux: la clĂŽture des pĂąturages suppose un remembrement des champs, un partage de terres communes, une limitation des usages communautaires, le passage du champ ouvert (openfield ) au bocage. Le mouvement des enclosures, parfois freinĂ© par une monarchie paternaliste jusqu’au XVIIe siĂšcle, signifie la mutation d’une moitiĂ© des campagnes anglaises avant 1750 et, soudain accĂ©lĂ©rĂ© par la nĂ©cessitĂ© de faire place Ă  des cultures nouvelles (pomme de terre, prairies artificielles), sera l’un des aspects fondamentaux de la «rĂ©volution agricole» entre 1750 et 1820. DĂšs le XVIe siĂšcle, la mine (de charbon, de plomb, d’étain) et surtout le choix de l’aventure maritime dĂ©terminent un destin nouveau: l’époque moderne est le temps des marchands, du dĂ©veloppement progressif des villes, dont Londres, la gĂ©ante, des marchĂ©s et des magasins, de la colonisation et de ses armateurs, marins et capitaines conquĂ©rants. À partir des annĂ©es 1760-1780, l’invention de techniques nouvelles, l’usage de la machine textile, l’avĂšnement de la vapeur font basculer la Grande-Bretagne dans l’ùre industrielle; la rĂ©volution industrielle est en fait fort progressive, mais, en 1851, elle a donnĂ© au pays une avance dĂ©cisive sur tous les autres, elle en fait l’«atelier du monde», producteur vers 1870 de plus du quart de la production industrielle mondiale, mais de la moitiĂ© du charbon et de la fonte. Jointe au rĂŽle commercial, les Anglais devenus dĂšs le XVIIIe siĂšcle les «rouliers des mers», cette destinĂ©e industrielle s’est accompagnĂ©e d’une urbanisation accĂ©lĂ©rĂ©e, qui fait, dĂšs le milieu du XIXe siĂšcle, de la moitiĂ© des Anglo-Gallois des citadins, dĂšs le tournant du siĂšcle de prĂšs de quatre Britanniques sur cinq des habitants de centres urbains. Mais c’est le moment notamment oĂč, frappĂ©e par la premiĂšre crise Ă©conomique mondiale, entre 1873 et 1895, atteinte par la concurrence croissante des nations venues Ă  l’industrie plus tardivement, la Grande-Bretagne a entamĂ© le temps d’un dĂ©clin au moins relatif: dĂ©passĂ©e par les États-Unis en 1890, par l’Allemagne en 1896, rĂ©duite Ă  n’ĂȘtre qu’un grand et non plus un gĂ©ant, la Grande-Bretagne n’a jamais eu le gĂ©nie de prendre un nouveau dĂ©part. Peut-ĂȘtre aveuglĂ©e par les avantages Ă©conomiques de ses relations privilĂ©giĂ©es avec son empire, sĂ»rement sensible au rĂŽle de place financiĂšre mondiale et Ă  la masse diverse de revenus «invisibles» procurĂ©s par ses banques, ses assurances, ses investissements extĂ©rieurs, sa flotte de commerce, elle a parfois vĂ©cu son industrie en rentiĂšre, ne dĂ©veloppant dans l’entre-deux-guerres que ses industries de pointe et abandonnant les autres au marasme ou Ă  la stagnation. Le coĂ»t de deux guerres mondiales ajoutant ses effets Ă  la paralysie d’une partie de ses Ă©lites, la Grande-Bretagne a perdu, depuis 1945, bien d’autres atouts; pour la premiĂšre fois depuis le XVIIIe siĂšcle, elle a Ă©tĂ© dĂ©passĂ©e nettement par la France dans les annĂ©es 1960 pour le revenu national. Sa conversion Ă  l’Europe doit beaucoup Ă  l’espĂ©rance d’y dĂ©couvrir le ressort d’une renaissance.

Bien entendu, l’évolution de l’économie a rejailli sur les possibilitĂ©s de l’action internationale. La Grande-Bretagne a longtemps Ă©tĂ© une puissance relativement faible: aprĂšs l’échec de ses espĂ©rances de domination continentale au Moyen Âge, elle est devenue, au temps des Valois et des Habsbourg, un alliĂ© recherchĂ©, mais non pas un pion dĂ©cisif; le XVIIe siĂšcle est marquĂ© par un assoupissement international que Cromwell contribue Ă  secouer vigoureusement, mais dont on ne sort qu’en 1689. EngagĂ©e Ă  partir de cette date dans sa lutte «hĂ©rĂ©ditaire» contre la France, l’Angleterre y trouve les satisfactions d’une ascension prodigieuse de sa puissance et, en 1815, aprĂšs Waterloo, domine nettement la scĂšne internationale. Prudente dans sa politique extĂ©rieure, pacifique sauf lorsque ses intĂ©rĂȘts et ambitions de colonisation sont en jeu, elle lie souvent commerce et paix, est de toutes les grandes concertations entre puissances, se garde de toute alliance formelle au cours du XIXe siĂšcle. Sa formidable puissance navale lui vaut le respect gĂ©nĂ©ral: sa flotte a Ă©tĂ© dĂ©finie en 1889 comme l’équivalent nĂ©cessaire de l’addition des deux flottes les plus puissantes classĂ©es aprĂšs elle. Ce pari tenu jusqu’en 1912, elle en vient pourtant, avec l’Entente cordiale avec la France en 1904, Ă  une conception moins isolante, et, en 1914, se trouve dans le camp des Russes et des Français. Ses deux victoires dans les deux guerres mondiales sont remarquables; la premiĂšre, coĂ»teuse, a renforcĂ© Ă  l’excĂšs un pacifisme qui devient dĂ©mission dans les annĂ©es 1930; la seconde lui vaut de n’ĂȘtre plus que «troisiĂšme» aprĂšs les États-Unis et l’U.R.S.S. et, malgrĂ© un temps d’illusions, de glisser au rang d’une grande puissance moyenne. La dĂ©colonisation la prive en fait de l’atout impĂ©rial, son Ă©conomie affaiblie ne lui permet pas de garantir seule sa sĂ©curitĂ©, voire de se passer de l’appui dĂ©cisif de l’Alliance atlantique. Depuis 1961, elle est Ă  la recherche d’un nouveau destin, et l’affirmation orgueilleuse de sa force dans le conflit des Malouines contre l’Argentine, en 1982, a pu paraĂźtre quelque peu dĂ©risoire. Elle tire de la possession de l’arme atomique, Ă  prĂ©sent remise en cause par de larges secteurs de son opinion et par certains partis politiques, une capacitĂ© de dissuasion et aussi de participation aux grands dĂ©bats cosmiques sur les armements et l’équilibre mondial.

1. Le temps des Celtes et des Romains

Avant l’arrivĂ©e des Romains, la Grande-Bretagne n’est pas vĂ©ritablement entrĂ©e dans l’histoire: il appartient aux archĂ©ologues d’aujourd’hui de complĂ©ter les renseignements prodiguĂ©s par les conquĂ©rants et leurs successeurs. On a clairement Ă©tabli que l’Angleterre avait connu une prĂ©histoire trĂšs riche, dont les phases sont en partie liĂ©es Ă  la venue de groupes plus ou moins nombreux d’immigrants du continent. D’audacieuses extrapolations ont fixĂ© Ă  quelques milliers le nombre des hommes Ă  l’ñge palĂ©olithique, Ă  une vingtaine de mille celui des Britanniques du NĂ©olithique, Ă  une large «fourchette» de cinquante Ă  cinq cent mille la population Ă  l’ñge du fer. On a mis en Ă©vidence l’existence de peuples de chasseurs et de nomades il y a quelque quatorze mille ans, reconnu la naissance de l’agriculture prĂšs de quatre mille ans avant notre Ăšre, soulignĂ© l’importance de premiers Ă©tablissements dans le Sud-Ouest, en Cornouailles et dans le Wiltshire, Ă©tudiĂ© les strates successives du site majeur de Stonehenge, dans ce dernier comtĂ©, depuis trois mille ans avant J.-C. jusqu’à l’arrivĂ©e des Romains, et fait apparaĂźtre la diversitĂ© des civilisations rĂ©vĂ©lĂ©es par les coutumes funĂ©raires et les objets dans les tombes.

RĂ©partis en tribus au Ier siĂšcle avant notre Ăšre, dont les Trivonantes au nord de la Tamise et les Brigantes dans les Pennines et au nord de l’Angleterre, tantĂŽt dispersĂ©s entre des fermes, tantĂŽt rĂ©unis en villages, les habitants Ă©taient alors devenus des agriculteurs de qualitĂ©, des artisans capables de tisser des Ă©toffes de valeur et de fabriquer une poterie bien dĂ©corĂ©e; leurs sociĂ©tĂ©s Ă©taient ouvertes vers l’extĂ©rieur, comme en tĂ©moignent des importations de vin de la MĂ©diterranĂ©e.

La toponymie favorise les tentatives d’établissement d’une carte de la Grande-Bretagne celtique: nombreux sont les noms gaĂ©liques en Cornouailles; on citera aussi des riviĂšres et fleuves (Mersey, Severn, Tamise), des noms de citĂ©s comme Leeds. Les Romains, qui, avec CĂ©sar, en 55 et 54, pĂ©nĂštrent en Grande-Bretagne, et vont la baptiser Albion, du fait des falaises blanches des cĂŽtes de Douvres, insistent surtout, ainsi Tacite, sur la «barbarie» des habitants, et sur leur dĂ©sunion. Strabon, encore trop jeune pour avoir participĂ© Ă  l’expĂ©dition de CĂ©sar, dĂ©crit une Ăźle trĂšs diversifiĂ©e par son relief de plaines, de montagnes et de collines, par les bois dominants ici, les dĂ©frichements prĂ©pondĂ©rants dans l’Est, plus plat et plus sec. CĂ©sar lui-mĂȘme a insistĂ© sur la qualitĂ© de la population du Kent, oĂč il dĂ©barqua, mais aussi sur l’aspect redoutable des guerriers celtes, armĂ©s de longues Ă©pĂ©es, et combattant sans armure. Selon lui, au moins douze tribus auraient partagĂ© le sol anglais, gouvernĂ©es par une aristocratie appuyĂ©e sur des druides Ă  la religion sanguinaire. Des femmes auraient participĂ© aux combats, d’oĂč l’image mythique de Boadicea, qui aurait dirigĂ© une rĂ©volte dans l’Est en 59-60 aprĂšs J.-C. L’occupation romaine ne prend vĂ©ritablement corps qu’au Ier siĂšcle de notre Ăšre, avec l’expĂ©dition de Claude, en 43: sa victoire sur des peuples redoutĂ©s lui vaut un immense prestige Ă  Rome.

Les siĂšcles de la Grande-Bretagne romaine semblent avoir Ă©tĂ© ceux d’une croissance remarquable de la population. Des calculs fondĂ©s sur les capacitĂ©s de production agricole et des densitĂ©s probables ont permis l’hypothĂšse rĂ©cente d’une population de quatre Ă  six millions d’habitants au lieu du million gĂ©nĂ©ralement avancĂ© auparavant: rappelons qu’à la fin du XVIe siĂšcle, dans l’Angleterre d’Élisabeth, on n’allait pas au-delĂ  de quatre millions de sujets! De toute maniĂšre, la romanisation a connu ses limites: du firth de Solway Ă  l’ouest Ă  South Shields Ă  l’est, on peut aujourd’hui encore reconnaĂźtre la frontiĂšre fortifiĂ©e Ă©difiĂ©e en six annĂ©es Ă  partir de 122 par Hadrien et qui constitue un «mur» portant son nom: long de plus de 100 kilomĂštres, hĂ©rissĂ© de tourelles d’observation, il fut dĂ©passĂ©, un peu plus au nord, par le mur d’Antonin, le successeur d’Hadrien; son intĂ©rĂȘt est de marquer la frontiĂšre entre Angleterre et Écosse, mais Ă  l’époque, menacĂ© constamment par les incursions de Pictes et les rĂ©bellions des Brigantes, il dut rapidement ĂȘtre abandonnĂ©.

Partout oĂč Rome est passĂ©e, son hĂ©ritage a Ă©tĂ© fait de routes et de villes. Le rĂ©seau routier, Ă©difiĂ© Ă  partir de Londres, s’articulait en trois directions stratĂ©giques, vers York au nord, vers Chester et Carlisle plus au nord-ouest, et vers Gloucester et le pays de Galles Ă  l’ouest. Les branches principales Ă©taient reliĂ©es entre elles ou prolongĂ©es par des voies secondaires. Sous la protection de troupes qui atteignirent un effectif de soixante mille soldats, une Ă©conomie commerciale nouvelle, alimentĂ©e par une circulation monĂ©taire plus abondante, se dĂ©veloppe, entraĂźnant l’Angleterre dans la grande sphĂšre des Ă©changes du monde mĂ©diterranĂ©en. Des villes comme York, Saint Albans, Carlisle, Cirencester... et Londres plongent leurs racines dans l’époque romaine. Dans les campagnes, les dĂ©frichements nouveaux se sont accompagnĂ©s de l’édification de villas, maisons commandant un vaste domaine, et dont certaines, comme Fishbourne, prĂšs de Chichester (Sussex), mise au jour en 1960, ont connu le luxe d’un palais.

Le christianisme s’est rĂ©pandu dĂšs le IIe siĂšcle, a eu ses martyrs anglais (le soldat Alban), mais, malgrĂ© les efforts missionnaires, ne semble pas avoir rĂ©ussi Ă  Ă©liminer le paganisme. En 410, Honorius, empereur d’Occident, devant les dangers qui menacent Rome, que les Goths envahissent la mĂȘme annĂ©e, rappelle la garnison romaine et abandonne la Grande-Bretagne Ă  son sort... en encourageant les indigĂšnes Ă  veiller eux-mĂȘmes Ă  leur dĂ©fense: ainsi se trouvent confirmĂ©es des craintes nĂ©es dĂ©jĂ  d’une incursion de Francs et de Saxons en 367. Tous liens rompus avec Rome au milieu du Ve siĂšcle, des chefs celtes locaux croient habile de s’entendre avec certains Saxons pour arrĂȘter les ambitions des Pictes et d’autres Germains. C’est le dĂ©but d’une pĂ©riode nouvelle.

2. Le Moyen Âge britannique

Le temps des invasions

Jusqu’en 1066, la Grande-Bretagne est une proie offerte Ă  la tentation d’envahisseurs successifs et une entitĂ© qui ne dĂ©couvre que rarement son unitĂ©. Jutes, Angles et Saxons, entre les Ve et VIIe siĂšcles, ont ruinĂ© l’Ɠuvre romaine, anĂ©anti la premiĂšre christianisation, transformĂ© les villes en dĂ©serts, refoulĂ© vers l’ouest et le nord montagneux les restes de civilisation celtique. Cela malgrĂ© la vigueur de rĂ©sistances locales, dont tĂ©moigne la lĂ©gende d’Arthur, qui concerne la fin du Ve et le dĂ©but du VIe siĂšcle. À partir du dĂ©but du IXe siĂšcle, les Vikings prennent le relais et, aprĂšs des incursions de pillards, occupent des Ă©tablissements permanents sur la cĂŽte orientale, ici encore en dĂ©pit de rĂ©sistances hĂ©roĂŻques, dont le rĂšgne d’Alfred le Grand, entre 871 et 899, a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre le plus remarquable. En 1016, un souverain nordique, Canut, unifie Angleterre, Danemark et NorvĂšge dans un grand ensemble qui suscite aujourd’hui les nostalgies de certains nationalistes Ă©cossais! À partir de 1042, la rivalitĂ© est permanente entre ducs français de Normandie et rois scandinaves.

On ne s’étonnera pas que les États aient connu alors une histoire particuliĂšrement instable et divisĂ©e. On ne compte pas moins de sept royaumes au VIIIe siĂšcle. Certains sont «unificateurs»: la Mercie du roi Offa dans le Sud-Est Ă  la fin du VIIIe siĂšcle, le Wessex du roi Ecgbert, Ă  partir de 825, dont hĂ©rite Alfred, et le royaume de Canut, dĂ©jĂ  mentionnĂ©. Les royaumes sont en principe Ă©lectifs, du moins jusqu’au VIIIe siĂšcle; ils sont toujours dominĂ©s par une aristocratie guerriĂšre, dont les membres plus notables siĂšgent dans un «conseil des sages», ou Witenagemot , mais connaissent aussi, au bĂ©nĂ©fice des hommes libres des villages, une autonomie judiciaire et fiscale remarquable. L’époque saxonne a vu naĂźtre les shires , confiĂ©s Ă  des «comtes» et superposĂ©s aux hundreds et aux boroughs , toutes circonscriptions appelĂ©es Ă  ĂȘtre pĂ©rennisĂ©es. Les souverains ont su conserver le droit au service militaire et Ă  l’impĂŽt, ils ont promulguĂ© des lois et des codes qui se sont ajoutĂ©s aux coutumes, en particulier Ă  l’époque alfrĂ©dienne. Nombre de dĂ©couvertes archĂ©ologiques tĂ©moignent de la survivance de liens commerciaux avec le continent, et aussi de leur resserrement grĂące aux envahisseurs scandinaves; Ă  la fin du XIe siĂšcle, quand le premier souverain normand fait procĂ©der Ă  un vĂ©ritable recensement des richesses, le Domesday Book (1086), l’Angleterre est pourtant surtout rurale, peuplĂ©e encore d’un million et demi d’habitants dont 90 p. 100 de campagnards, bien peu de citadins (Londres aurait eu moins de vingt mille habitants) et aux densitĂ©s surtout fortes dans le Sud; la moitiĂ© du pays Ă©tait rendue ou rĂ©servĂ©e aux friches, landes et forĂȘts. SiĂšcles de recul de la culture romaine, la pĂ©riode saxonne est pourtant celle d’une Ă©vangĂ©lisation neuve, dont tĂ©moignent les chroniques des moines BĂšde le VĂ©nĂ©rable, Ă  la fin du VIIe siĂšcle, et, au dĂ©but du IXe siĂšcle, Asser, mort en 910; elle a Ă©tĂ© permise par les initiatives de Rome, mais aussi par l’ardeur des Irlandais saint Colomban et les moines d’Iona; elle est triomphante Ă  la fin du VIIIe siĂšcle, oĂč s’organisent les diocĂšses et se dĂ©veloppent les grands foyers du monachisme bĂ©nĂ©dictin, confirmĂ©e grĂące Ă  l’action d’Alfred aprĂšs une crise de paganisation liĂ©e aux invasions «danoises». La langue saxonne, Ă  cĂŽtĂ© du latin propagĂ© par les gens d’Église, atteint Ă  la dignitĂ© d’une langue de culture, dont l’intĂ©rĂȘt apparaĂźt dĂšs le dĂ©but du VIIIe siĂšcle dans le grand poĂšme anonyme en trois mille vers Beowulf , long rĂ©cit hĂ©roĂŻque de la vie d’un «chasseur de monstres», mais surtout transcription admirable d’une mentalitĂ© faite de l’exaltation des liens du sang, de l’amitiĂ©, du courage et du goĂ»t du combat. L’apport de la langue et des cultures scandinaves est moins considĂ©rable, mais d’une importance qu’on ne saurait nĂ©gliger.

L’Angleterre normande

Vainqueur Ă  Hastings, en 1066, d’un autre prĂ©tendant, Harold de Wessex, lui-mĂȘme tout juste victorieux de Harold Hardrada de NorvĂšge, Guillaume le ConquĂ©rant succĂšde au dernier roi saxon, Édouard le Confesseur. Il a rĂ©ussi la derniĂšre invasion du sol britannique de l’histoire, et son expĂ©dition est immortalisĂ©e par la tapisserie de Bayeux. Les Normands apportent avec eux un systĂšme fĂ©odal qui a atteint, en Normandie plus tĂŽt qu’ailleurs, une perfection. La nouvelle pyramide du pouvoir, qui court du vassal au seigneur jusqu’au suzerain suprĂȘme, le roi lui-mĂȘme, est Ă©difiĂ©e au bĂ©nĂ©fice des compagnons du ConquĂ©rant, aux dĂ©pens de l’aristocratie indigĂšne qui s’est rĂ©vĂ©lĂ©e rĂ©tive. De lĂ  la naissance d’un «joug normand» qui a nourri les idĂ©ologies, en particulier lorsque le XVIIe siĂšcle invente la thĂšse de l’écrasement des vieilles «libertĂ©s saxonnes» et de leur lente restauration par l’effort du peuple, des juristes et du Parlement...

La monarchie Ă©volue, sous les coups de boutoir d’aristocrates contraints de se liguer pour arracher au souverain des concessions, sous la forme de chartes de droits et libertĂ©s: outre celles de 1100, 1258-1259 et 1266, il faut Ă©voquer la Grande Charte de 1215, extorquĂ©e Ă  Jean sans Terre, qui Ă©numĂšre les droits et privilĂšges de certains corps, le principe du consentement de l’impĂŽt, le droit Ă  l’insurrection; sa portĂ©e rĂ©elle rĂ©side dans le mythe qui en dĂ©rive plusieurs siĂšcles aprĂšs. Le «Conseil du roi» se dĂ©veloppe trĂšs progressivement en un Parlement, des administrations prennent corps, le droit et la lĂ©gislation sont en constante Ă©volution et, peu Ă  peu, la monarchie fĂ©odale se mue en une force plus moderne. Ce qui a parfois hĂątĂ© les Ă©volutions, c’est l’ambition continentale des souverains: aux Normands succĂšdent, en 1154, les PlantagenĂȘts, ou «Angevins», qui, avec Henri II, vers 1180, contrĂŽlent la Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine, l’Aquitaine, une moitiĂ© de la France associĂ©e Ă  l’Angleterre dans un impressionnant «Channel State»; effondrements, reconquĂȘtes aboutissent, au temps de la guerre de Cent Ans, qui commence en 1337, Ă  la revendication de toute la France. Les grandes familles s’épuisent Ă  suivre le souverain, mais savent aussi monnayer leur appui. Les rois, dans leur besoin permanent de ressources considĂ©rables, se tournent vers conseils et parlements, font des concessions, sont parfois victimes de leurs excĂšs.

Des conspirations, des rĂ©voltes, des changements dynastiques ont marquĂ© les siĂšcles, alimentant plus tard le gĂ©nie de Shakespeare de l’exemple de Richard II, dĂ©trĂŽnĂ© par Henri Bolingbroke de Lancastre en 1399, de celui de Richard III, vaincu en 1485 par Henri Tudor, aprĂšs avoir lui-mĂȘme mis Ă  mort les «enfants d’Édouard», son prĂ©dĂ©cesseur, qui avait usurpĂ© en 1470 le trĂŽne de Henri VI: la «guerre des Roses» (rose rouge des Lancastre contre la blanche des York), de 1455 Ă  1485, a marquĂ© de son empreinte sanglante des querelles dynastiques exacerbĂ©es par les dĂ©faites en France devant Charles VII et Louis XI.

L’Église a tenu une place irremplaçable tout au long de ces siĂšcles. Soumise au pape, elle est Ă  l’écoute aussi de tous les courants spirituels du continent; Cisterciens au XIIe siĂšcle, Franciscains et Dominicains ensuite s’y rattachent. ArchevĂȘques et Ă©vĂȘques sont en mĂȘme temps des politiques Ă©coutĂ©s. De redoutables querelles les opposent pourtant Ă  l’autoritĂ© royale: elles coĂ»tent la vie Ă  l’archevĂȘque Becket, sous Henri II, en 1170; elles valent Ă  Jean sans Terre interdit et excommunication avant que le souverain reconnaisse sa dĂ©faite et se proclame le vassal du pape – l’une des origines de l’«anglicanisme» au sens nationaliste du terme. Autour des deux archidiocĂšses d’York et de Canterbury, l’apaisement se fait et, pendant que les monastĂšres, dĂ©fricheurs au nord, prospĂšrent, les deux clergĂ©s rĂ©gulier et sĂ©culier prennent leur part Ă  la renaissance intellectuelle, font construire de splendides Ă©difices, supervisent les deux universitĂ©s d’Oxford et de Cambridge, nĂ©es au dĂ©but du XIIIe siĂšcle. L’élite aristocratique est encore surtout attentive aux chansons de geste et aux romans courtois; le grand public est conquis vers 1200 par la rĂ©vĂ©lation de la lĂ©gende du roi Arthur, avant qu’au XIVe siĂšcle Chaucer fasse naĂźtre la littĂ©rature nationale en langue anglaise; la pensĂ©e philosophique de Duns Scot et de Guillaume d’Occam au XIVe siĂšcle, les audaces thĂ©ologiques de John Wyclif, qui, dans les annĂ©es 1370-1380, fait naĂźtre le mouvement des lollards sur un fond d’antipapisme, de rejet de la tradition et de prĂ©coce affirmation du droit des princes et du libre-arbitre des individus, font de la Grande-Bretagne un foyer majeur de l’esprit.

Aucun dĂ©veloppement intellectuel de cette ampleur n’aurait Ă©tĂ© concevable sans l’accroissement de la population et des richesses. On serait passĂ© de trois Ă  quatre millions d’habitants au dĂ©but du XIVe siĂšcle, et cette relative accumulation d’hommes a permis les dĂ©frichements, favorisĂ© la hausse des productions dans le cadre des «manoirs» ou seigneuries, contribuĂ© Ă  la reprise de la vie urbaine Ă  partir du XIIe siĂšcle: ports comme Newcastle, Hull, Bristol, villes-marchĂ©s comme Canterbury, Leeds, Salisbury, Londres (qui atteint prĂšs de 35 000 habitants en 1377 contre moins de 10 000 Ă  11 000 pour les autres). Les industries de la mine, de la laine, le commerce avec la Scandinavie et la France surtout et parfois par l’intermĂ©diaire de marchands hansĂ©ates, italiens, flamands, et jusqu’à l’expulsion de 1290 (prĂ©cĂ©dĂ©e d’horribles massacres Ă  Londres, Norwich, Lincoln) grĂące Ă  la finance des juifs, ont fait naĂźtre les bourgeoisies et crĂ©Ă© de nouvelles diffĂ©renciations sociales. La grande coupure, aprĂšs une longue croissance, est liĂ©e aux pestes du XIVe siĂšcle, peste noire en 1348-1349, «mortalitĂ© des enfants» en 1369: elles tuent au moins un habitant sur cinq et entraĂźnent par ailleurs un dĂ©ficit dĂ©mographique durable qui rĂ©duit la population d’un tiers Ă  une moitiĂ© dans les derniĂšres dĂ©cennies du siĂšcle. Une dĂ©sertion d’un millier de villages s’ensuit, les friches reconquiĂšrent une partie du sol, quand, ailleurs, le mouton ne vient pas remplacer les cultures. La pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre a une contrepartie positive pour les humbles: la fin du servage, l’allotissement de terres Ă  des tenanciers auxquels des droits prĂ©cis sont garantis, la crise de l’institution seigneuriale. Mais le dĂ©sespoir et la faim poussent aussi Ă  des rĂ©voltes, dont la jacquerie de 1381 dans l’Essex et le Kent, connue sous le nom de «rĂ©volte des artisans et paysans», conduite par le prĂȘtre John Ball et l’ouvrier Wat Tyler, et animĂ©e par une doctrine Ă©galitaire:
DIR
\
Quand Adam bĂȘchait et qu’Ève filait
Qui, alors, Ă©tait un noble?/DIR

La vie commerciale comme la vie industrielle sont Ă©videmment touchĂ©es par la crise des exportations vers un continent Ă©galement dĂ©cimĂ©. Les redressements sont progressifs, accompagnĂ©s par un transfert partiel des productions textiles vers les campagnes, moins soumises Ă  l’activisme des corporations, et placĂ©es sous la coupe de marchands-fabricants venus d’York, de Bristol, de Londres, de Leeds. Le commerce de la laine renaĂźt avec le dĂ©veloppement de l’«étape» obligatoire de Calais; les marchands anglais recherchent des dĂ©bouchĂ©s nouveaux, Ă  l’instar des Marchands aventuriers, qui se portent vers la mer du Nord et la MĂ©diterranĂ©e; un nationalisme Ă©conomique joue contre les HansĂ©ates qui, en 1447, sont une premiĂšre fois les victimes de la xĂ©nophobie de Londres.

C’est au milieu de ces mutations sociales que se dĂ©veloppent des crises: de la foi , avec la lutte nĂ©cessaire des souverains du XVe siĂšcle contre l’hĂ©rĂ©sie lollarde et aussi pour la rĂ©novation d’une Église parfois indigne; des mentalitĂ©s , avec le souci poignant d’une mort toujours proche; de l’ordre politique : l’affrontement des maisons de Lancastre et d’York, rose rouge contre rose blanche, «éruption cutanĂ©e sur la surface de la vie anglaise», traduit aussi une redoutable crise de confiance dans des souverains qui ont perdu le royaume de France et entraĂźne, par l’effet des morts, des exĂ©cutions, des dĂ©possessions, un profond renouvellement de l’aristocratie et son affaiblissement en tant que corps. Aucune coupure visible ne sĂ©pare ce qu’on est convenu d’appeler le moyen Ăąge des Temps modernes. Dans la mĂ©moire collective, le premier lĂšgue, positivement, le souvenir de communautĂ©s villageoises cohĂ©rentes sous la tutelle parfois paternaliste de seigneurs, des cathĂ©drales gothiques et de la foi la plus profonde, d’une institution monarchique nationale, certes autoritaire, mais associĂ©e Ă  un Parlement plus ou moins pĂ©riodiquement rĂ©uni et respectueuse des lois et coutumes, d’une nation qui a su amalgamer les apports extĂ©rieurs au fonds saxon et se doter de la langue originale qui exprime son gĂ©nie. Ce bilan idyllique nourrira les nostalgies romantiques.

L’Écosse voisine, peuplĂ©e sans doute de moins d’un million d’habitants au sortir de l’ñge fĂ©odal, a su prĂ©server son indĂ©pendance grĂące Ă  la vigueur de David Ier en 1124-1153 et, surtout, Ă  la rĂ©sistance que Robert Bruce, vainqueur en 1314 Ă  la bataille de Bannockburn, sut opposer aux ambitions d’Édouard Ier. Plus chanceuse que le pays de Galles, annexĂ© Ă  l’Angleterre en 1284, que l’Irlande, dont la cĂŽte orientale a Ă©tĂ© acquise par Henri Ier dĂšs 1171-1172, l’Écosse, refuge de la civilisation celte, connaĂźt son destin spĂ©cifique, la gloire d’universitĂ©s et d’écoles de grande valeur, une lĂ©gislation et des coutumes conformes Ă  son gĂ©nie: elle n’hĂ©site pas Ă  l’occasion Ă  s’allier Ă  la France pour se protĂ©ger des aviditĂ©s anglaises.

3. Les débuts des Temps modernes

Les Tudors, qui rĂšgnent sur l’Angleterre de 1485 Ă  1603, ont justement donnĂ© leur nom dynastique au dĂ©but des Temps modernes, que, souverains exceptionnels, ils ont marquĂ©s de leur personnalitĂ© en mĂȘme temps qu’ils en ont opportunĂ©ment incarnĂ© les aspirations.

La prospérité

Leur chance a Ă©tĂ© de rĂ©gner dans une Ă©poque exceptionnellement favorisĂ©e par une sĂ©rie de facteurs positifs. AprĂšs les pestes, et avec la menace chronique de l’épidĂ©mie, la population se relĂšve progressivement, et l’Angleterre passe de moins de trois millions Ă  plus de quatre millions d’habitants au cours du XVIe siĂšcle. À l’inflation toute relative des hommes s’ajoute, surtout aprĂšs 1540, celle des espĂšces monĂ©taires que le commerce mais aussi la guerre de course font passer d’Espagne et du Portugal vers les Ăźles Britanniques: elle favorise les Ă©changes, stimule la production et, promettant plus de profits, encourage tous les producteurs au moment mĂȘme oĂč ils peuvent compter sur plus de bras. Les conditions climatiques gĂ©nĂ©rales s’amĂ©liorent aussi, Ă©cartant, jusqu’à la mauvaise dĂ©cennie de 1590, la peur de la vĂ©ritable famine. La demande extĂ©rieure en produits mĂ©talliques et en laine semi-travaillĂ©e ou en lainages de qualitĂ© s’additionne Ă  la poussĂ©e de consommation interne, par ailleurs liĂ©e, comme partout en Europe, aux nouveaux goĂ»ts de luxe de l’élite sociale. Les dĂ©sordres civils n’ont jamais atteint les proportions des guerres religieuses dans l’Empire germanique ou en France, aucune invasion Ă©trangĂšre n’a Ă©tĂ© possible. Des phĂ©nomĂšnes d’ordre spirituel ont peut-ĂȘtre contribuĂ© Ă  la prospĂ©ritĂ©: on est parfois tentĂ© de lier Ă©thique protestante et esprit capitaliste, individualisme religieux et capacitĂ© d’initiative dans le domaine Ă©conomique, exaltation de la valeur travail, rĂ©habilitation du profit et levĂ©e des interdits sur les taux excessifs d’intĂ©rĂȘt; qu’on suive ce type de raisonnement ou qu’on lie au contraire le succĂšs des idĂ©es de rĂ©forme Ă  un changement prĂ©alable de la sociĂ©tĂ©, le fait demeure qu’une bourgeoisie de marchands, de fabricants, d’armateurs, d’hommes de loi, Ă  laquelle correspondent, dans les campagnes, la gentry et le groupe des petits propriĂ©taires, les yeomen , a su saisir les occasions et participer aux mutations.

Les souverains ont apportĂ© leur contribution Ă  l’essor Ă©conomique. Ils ont pratiquĂ© un mercantilisme intelligent. Henri VII fait voter les premiers Actes de navigation en faveur des navires marchands anglais, pousse au commerce avec la MĂ©diterranĂ©e, recourt aux frĂšres Cabot pour reconnaĂźtre des routes transocĂ©aniques et leur permet d’explorer la Nouvelle-Écosse et la baie d’Hudson. Ses successeurs suivent son exemple, encouragent l’exploration maritime et, au temps d’Élisabeth, Hawkins, Drake, Frobisher, Raleigh abordent les cĂŽtes d’Afrique et des deux AmĂ©riques; des chartes sont octroyĂ©es Ă  des compagnies de commerce et de colonisation, celles de Moscovie (1553), de la Baltique (1579), du Levant (1581) et, aprĂšs bien d’autres, des Indes orientales en 1600. Cette expansion maritime a supposĂ© le rejet de toutes les prĂ©tentions monopolistiques d’autres États, un soutien sans faiblesse aux entreprises les plus audacieuses sans que le risque de guerre soit Ă©cartĂ©. Dans le domaine industriel, on vit l’ñge d’une rĂ©glementation, ainsi de l’apprentissage et de la maĂźtrise par le Statut des apprentis et artisans de 1563, mais aussi le recours au monopole offert aux inventeurs ou Ă  des immigrants du continent pour encourager les implantations neuves. DestinĂ©e Ă  aider les producteurs, la politique Ă©conomique des Tudors n’exclut pas un effort mĂ©ritoire pour limiter les clĂŽtures, chĂšres aux Ă©leveurs de moutons, et, en particulier sous Élisabeth, Ă  la fin du XVIe siĂšcle, inclut les premiĂšres lois des pauvres qui aboutissent au grand texte de 1601 d’assistance publique gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Et, au bĂ©nĂ©fice de tous, ils font un effort intermittent d’abord, systĂ©matique Ă  partir de 1560, pour faire triompher une «bonne monnaie», instrument d’échanges accrus et de contrats sĂ»rs. Du coup, l’essor Ă©conomique contribue Ă  la popularitĂ© de la dynastie. Certains historiens s’extasient devant ce qu’ils veulent considĂ©rer comme une vĂ©ritable rĂ©volution industrielle au temps d’Élisabeth, avec le grand essor des mines de charbon, d’étain, de plomb, la poussĂ©e des hauts-fourneaux, la production textile croissante. Sans les suivre dans leurs expressions, on est frappĂ© par le flux remarquable de richesses, le dĂ©veloppement concomitant des villes, Londres atteignant deux cent mille habitants Ă  la fin du rĂšgne d’Élisabeth, quelques centres comme Bristol ou Norwich croissant jusqu’à vingt ou trente mille habitants. L’impĂŽt ne tue pas la prospĂ©ritĂ©. En partie parce que la rĂ©forme religieuse, dĂšs ses premiers temps, a connu la confiscation des biens des monastĂšres (1536 et 1539) avant celle, plus tardive, de biens de chanteries et fabriques, et que, par la vente d’une grande partie des terres, par la distribution gratuite d’autres biens, la monarchie a couvert nombre de ses besoins sans avoir recours exagĂ©rĂ©ment Ă  la fiscalitĂ©. Une immense mutation fonciĂšre a ainsi servi les intĂ©rĂȘts de l’État.

SiĂšcle de l’ouverture vers le grand large, l’ñge des Tudors est donc Ă©videmment celui de la grande rĂ©volution religieuse.

L’ñge des rĂ©formes

Rien n’annonce l’ñge des rĂ©formes sous Henri VII ou dans les premiĂšres dĂ©cennies du rĂšgne de Henri VIII, montĂ© sur le trĂŽne en 1509. Au contraire, ces souverains ont luttĂ© contre les hĂ©ritiers des lollards et contre les thĂšses luthĂ©riennes, au moment oĂč elles se sont propagĂ©es en provenance du continent: Henri VIII les a personnellement rĂ©futĂ©es dans un Ă©crit qui lui vaut en 1521, du pape LĂ©on X, le titre de «dĂ©fenseur de la foi» toujours prĂ©sent dans la titulature royale depuis lors. Humanistes Ă©trangers, comme Érasme, ou anglais, comme John Colet et surtout Thomas More, auteur de l’Utopie , en 1516, dĂ©noncent des imperfections et des abus, mais espĂšrent une rĂ©forme au sein de l’Église romaine; on reproche davantage Ă  l’Église son mode de vie, les abus de ses princes, que les insuffisances de sa thĂ©ologie. Tout bascule en fait avec l’affaire du divorce: Henri VIII veut se sĂ©parer de Catherine d’Aragon, non pas seulement par lubricitĂ©, mais surtout parce qu’elle ne lui a pas donnĂ© de fils et ne peut plus en espĂ©rer; il souhaite se remarier avec Anne Boleyn. Le refus de ClĂ©ment VII s’explique par sa peur de reprĂ©sailles de Charles Quint, neveu de Catherine, dont les troupes ont dĂ©jĂ  pillĂ© Rome en 1527: le pape n’accepte pas le prĂ©texte canoniquement acceptable du mariage de Henri VIII avec la veuve de son frĂšre Arthur (en 1509!). Une guerre de thĂ©ologiens et de juristes dĂ©bouche sur une stratĂ©gie d’intimidation, qui devant l’obstination pontificale se transforme en une sĂ©rie de gestes dĂ©finitifs. En 1531-1532, le roi s’impose Ă  la tĂȘte de l’Église d’Angleterre et obtient la «soumission du clergé»; le 23 mai 1533 le divorce du roi est prononcĂ© en Angleterre, ce qui aboutit en juillet Ă  l’excommunication de Henri, et, en 1534, l’Acte de suprĂ©matie fait du souverain le chef de l’Église. Peu osent rĂ©sister, Ă  la notable exception de l’ancien chancelier Thomas More et de l’évĂȘque John Fisher, exĂ©cutĂ©s en 1535 et ultĂ©rieurement bĂ©atifiĂ©s par Rome.

De 1534 Ă  1547, la «rĂ©forme henricienne» s’en prend essentiellement aux monastĂšres, qui sont peu Ă  peu supprimĂ©s et dont les biens sont confisquĂ©s; elle tente de restaurer la discipline dans l’Église, mais, menĂ©e par Thomas Cromwell et l’archevĂȘque Thomas Cranmer, ne dĂ©borde guĂšre sur le terrain de la foi, qui reste largement romaine.

Entre 1547 et 1553, la «rĂ©forme Ă©douardienne» (du nom d’Édouard VI, roi Ă  neuf ans, en fait subordonnĂ© Ă  ses oncles rĂ©gents successifs) radicalise dans un sens protestant et calviniste les mutations amorcĂ©es; Cranmer, instrument docile, est l’auteur d’un premier Rituel ou Livre de la priĂšre commune, imposĂ© en 1549 par l’Acte d’uniformitĂ©, puis, en 1552, de Quarante-Deux Articles de foi, ou credo, qui sont rĂ©solument rĂ©formĂ©s. Les prĂȘtres sont invitĂ©s Ă  se marier, on ne conserve que deux des sept sacrements, le culte des images et des saints est interdit.

Le rĂšgne de Marie Ire (dite la Sanglante) constitue un intermĂšde du fait de sa briĂšvetĂ©: 1553-1558. DĂšs 1554, la reine a ramenĂ© son royaume au catholicisme et, Ă©pouse de Philippe II d’Espagne, fait exĂ©cuter quelque trois cents «hĂ©rĂ©tiques», dont Cranmer: ces «martyrs» protestants sont immortalisĂ©s dans une Ɠuvre majeure de la littĂ©rature protestante anglaise, Le Livre des martyrs de John Foxe (1560), qui devient un instrument capital de la polĂ©mique antipapiste.

La rĂ©forme Ă©lisabĂ©thaine est opĂ©rĂ©e Ă  partir de 1559, lorsque la nouvelle reine, fille d’Anne Boleyn, «bĂątarde» aux yeux des catholiques, obtient du Parlement le vote d’un Acte de suprĂ©matie qui lui confĂšre le titre, toujours en vigueur, de «suprĂȘme gouverneur de l’Église d’Angleterre»; au schisme correspond la formation d’un nouvel Ă©piscopat, dont la crĂ©ation, sous la houlette de Matthew Parker, promu archevĂȘque de Canterbury, fonde le refus contemporain de la papautĂ© de reconnaĂźtre la validitĂ© des ordinations anglicanes en cas de rĂ©unification des deux Églises. En 1563, un credo, les Trente-Neuf Articles, dĂ©finit la foi anglicane, plus que marquĂ©e par le calvinisme. Mais la hiĂ©rarchie Ă©piscopale est prĂ©servĂ©e, par souci de conserver une Ă©cole de discipline sociale et politique, en vertu de l’adage «plus d’évĂȘques, plus de roi». De mĂȘme, la pompe des cĂ©rĂ©monies demeure. La rĂ©forme correspond au choix d’une voie moyenne, Ă  un compromis par ailleurs dĂ©cevant aux yeux des plus farouches rĂ©formateurs. Ceux-ci ont sous les yeux l’exemple de l’Écosse, oĂč John Knox mĂšne, Ă  partir de 1560, une rĂ©forme presbytĂ©rienne dĂ©niant aux Ă©vĂȘques tout pouvoir spĂ©cifique et confiant Ă  des synodes hiĂ©rarchisĂ©s le gouvernement de l’Église. DĂšs lors, la reine est contrainte d’imposer ses choix en se battant sur deux fronts: contre les «papistes», soupçonnĂ©s de prĂ©parer complots et conspirations avec l’aide de l’Espagne et de se comporter comme les soldats de l’«évĂȘque de Rome»; contre les puritains ou «presbytĂ©riens», sensibles aux Ă©crits et paroles de Thomas Cartwright, admirateur de l’Écosse, ou, dans les annĂ©es 1580, de Robert Browne, dont les convictions vont jusqu’à prĂŽner la sĂ©paration de l’Église et de l’État et l’autonomie des congrĂ©gations (d’oĂč le nom ultĂ©rieur de «congrĂ©gationalisme»). La rĂ©pression est souvent sĂ©vĂšre, menĂ©e Ă©nergiquement sous l’égide de thĂ©ologiens et d’évĂȘques Ă  poigne, comme Whitgift, archevĂȘque de Canterbury de 1583 Ă  1604, et grĂące Ă  la juridiction de la Cour de haute commission, chargĂ©e de poursuivre et de condamner les mauvais pasteurs. On se refuse (articles de Lambeth, 1595) Ă  toute «diversitĂ© dans l’unité». Quoi qu’il en soit, l’époque d’Élisabeth demeure celle de la naissance rĂ©elle du bastion protestant de l’Europe; celle aussi oĂč le peuple anglais, «nouvel IsraĂ«l», prĂ©tend ĂȘtre un modĂšle et un guide: prĂ©tention servie par l’offre Ă  tous, simples fidĂšles ou prĂȘtres, de lire directement, s’ils le peuvent, la Bible traduite en anglais, dont la version de base est, en 1568, la Bible des Ă©vĂȘques (relayĂ©e en 1611 par l’admirable «version autorisĂ©e», ou Bible de Jacques Ier).

Ces Ă©volutions capitales n’ont pas provoquĂ© de guerre de religion dĂ©vastatrice. En 1536, le «pĂšlerinage de la grĂące» a constituĂ© la rĂ©volte, vite avortĂ©e, de comtĂ©s du Nord contre la suppression des premiers monastĂšres. En 1569, une rĂ©volte aristocratique, en partie dĂ©terminĂ©e par les partisans de Marie Stuart, revĂȘt le caractĂšre d’une guerre fĂ©odale menĂ©e par quelques grandes familles du Nord et aisĂ©ment gagnĂ©e par les forces royales. La profondeur du sentiment antiespagnol, le patriotisme qui s’incarne en Élisabeth et culmine en 1588 avec l’affaire de l’Invincible Armada contribuent Ă  rĂ©unir la grande majoritĂ© des sujets autour du trĂŽne.

Le systĂšme de gouvernement

Ce trĂŽne est apparu singuliĂšrement consolidĂ© par une succession de grandes transformations politico-administratives que d’aucuns n’hĂ©sitent pas Ă  qualifier de rĂ©volutionnaires. On a eu tendance, dans les annĂ©es 1980, Ă  mettre davantage l’accent sur la continuitĂ© des changements et leur complĂ©mentaritĂ©, et on a niĂ© qu’une pĂ©riode quelconque, en particulier le rĂšgne d’Élisabeth, ait connu une rupture dĂ©cisive avec les orientations antĂ©rieures. Le grand paradoxe de l’époque rĂ©side dans la consolidation considĂ©rable de la monarchie en mĂȘme temps que dans la sauvegarde dĂ©cisive de l’institution parlementaire, dans un respect affirmĂ© de larges pouvoirs des notables locaux. Équilibre miraculeux qui, Ă  lui seul, justifie l’admiration de la postĂ©ritĂ©... d’autant plus qu’il survient aprĂšs les dĂ©sordres du XVe siĂšcle et avant l’ñge des rĂ©volutions!

La dynastie a paru parfois fragile. Des lois ont dĂ» fixer l’ordre de succession sous Henri VIII entre Marie, fille de Catherine d’Aragon, Élisabeth, fille d’Anne Boleyn, et Édouard, fils de Jane Seymour. Les droits d’Élisabeth lui ont Ă©tĂ© contestĂ©s par Philippe II d’Espagne et Marie Stuart d’Écosse. Le refus de la «reine vierge» de prendre Ă©poux a inquiĂ©tĂ© plusieurs Parlements et conduit Ă  faire de Jacques VI d’Écosse l’hĂ©ritier lĂ©gitime du trĂŽne d’Angleterre. Les souverains sont de droit divin. Henri VIII a Ă©tĂ© le premier, en 1525, Ă  faire inscrire son «numĂ©ro d’ordre» dans la titulature royale, de mĂȘme qu’il est le crĂ©ateur, en 1541, du titre de «roi d’Irlande» (au lieu de «seigneur»). Souverains sacrĂ©s, engagĂ©s par leur serment Ă  gouverner en bons chrĂ©tiens, dotĂ©s de pouvoirs thaumaturgiques par leur sacre mĂȘme, ils ne connaissent de limites thĂ©oriques Ă  leur bon vouloir que la tradition, les coutumes et les lois qu’ils entendent respecter. Ils gouvernent en conseil. Henri VII et le jeune Henri VIII ont recours Ă  un Grand Conseil nombreux, formĂ© de notables et de magnats, d’oĂč on a dĂ©tachĂ©, en 1487, une section judiciaire, la Chambre Ă©toilĂ©e. Thomas Cromwell systĂ©matise le recours Ă  un «Conseil privé» de dix-neuf membres, en 1536, et dont il est le secrĂ©taire principal. Remise en question sous Édouard et Marie, qui accroissent le nombre de conseillers aux dĂ©pens de l’efficacitĂ© du systĂšme, la rĂ©forme est Ă  nouveau en honneur sous Élisabeth, qui restreint le nombre de conseillers Ă  une douzaine (n’en recrutant que cinquante-huit au cours de son long rĂšgne) et dote l’organisme des moyens administratifs qui en font un instrument majeur de gouvernement. D’autre part, toujours au niveau central, on voit dĂ©cliner les offices de chancelier et de lord du Sceau privĂ©, mais se dĂ©velopper les fonctions de secrĂ©taire d’État: de 1533 Ă  1540, Cromwell a jouĂ© un rĂŽle essentiel; William Cecil, en 1550-1553 et 1558-1572, a Ă©tĂ© des plus puissants avant de cĂ©der la charge, mais non pas l’influence, Ă  sir Francis Walsingham, qui la conserve de 1573 Ă  1590 en Ă©troite coopĂ©ration avec son prĂ©dĂ©cesseur, devenu lord Burghley – le secrĂ©taire principal, parfois assistĂ© d’un deuxiĂšme secrĂ©taire, devient le vĂ©ritable pivot de l’exĂ©cutif, chargĂ© des rapports avec le Conseil et le Parlement et de l’ordre intĂ©rieur, ainsi que de la direction des services diplomatiques. La centralisation extrĂȘme s’avĂ©rant difficile, Henri VIII rend vie Ă  une institution qui avait connu une existence Ă  Ă©clipses depuis 1484: un Conseil du Nord, devenu permanent en 1537, dont le siĂšge est bientĂŽt Ă  York, et dont la tĂąche est de reprĂ©senter l’autoritĂ© royale et de garantir administration et justice; dans le pays de Galles, complĂštement rĂ©uni Ă  l’Angleterre par l’Acte d’union de 1536, un Conseil des Marches remplit les mĂȘmes fonctions.

Tous les conseils et tous les organes de l’exĂ©cutif sont superposĂ©s Ă  une administration locale plus efficace: elle repose essentiellement sur des commissaires, dont la fonction est apparue au XIVe siĂšcle, et qui portent le titre de juge de paix. Ils sont des notables locaux, servant pour l’honneur; leur nombre peut varier, gĂ©nĂ©ralement quelques dizaines par comtĂ©, et, collĂ©gialement ou individuellement, ils exercent de grands pouvoirs de gestion et de justice. Au temps d’Élisabeth, on leur confie le devoir d’appliquer les rĂ©glementations Ă©conomiques et sociales et, trĂšs particuliĂšrement, de s’occuper de veiller Ă  la charitĂ© publique. Dans les comtĂ©s, Ă  partir d’Édouard VI, les pouvoirs militaires, dont la rĂ©union et le commandement de la milice, sont confiĂ©s Ă  des lords-lieutenants, eux aussi recrutĂ©s localement. Des shĂ©rifs sont responsables de la police, des prisons, mais aussi de la tenue des Ă©lections sur ordre (writ ) du souverain.

Les principaux tribunaux siĂ©geant Ă  Londres, des cours aux pouvoirs de justice gagnĂ©s progressivement, Chambre Ă©toilĂ©e et Haute Commission, permettent par ailleurs, en vertu du droit rĂ©galien d’évocation, de juger plus rapidement les rebelles ou, dans le second cas, les rĂ©fractaires Ă  l’ordre religieux. Leur trĂ©sor alimentĂ© par des taxes douaniĂšres qu’une loi de 1534 leur permet de faire varier Ă  leur grĂ©, par les «dons» des convocations ecclĂ©siastiques, le revenu des monopoles, les emprunts forcĂ©s et les impĂŽts directs votĂ©s en Parlement, leurs ressources domaniales accrues par le produit des confiscations aux dĂ©pens des monastĂšres et de sujets rebelles, les Tudors disposĂšrent des moyens d’un pouvoir de plus en plus absolu.

Pourtant, le Parlement survit. Il le doit, aprĂšs de longues annĂ©es oĂč il paraissait condamnĂ©, Ă  la volontĂ© de Henri VIII de faire ratifier ses rĂ©solutions religieuses et confirmer l’ordre successoral, Ă  la sĂ©curitĂ© relative que procure, aux souverains, le patronage d’un nombre grandissant de siĂšges de bourgs (mais cela vaut aussi pour des familles puissantes de l’aristocratie), Ă  celle, plus rĂ©elle, que fournissent les diverses pressions possibles: dissolution, nomination du speaker (prĂ©sident) des Communes, contrĂŽle de l’ordre du jour, emprisonnement de dĂ©putĂ©s trop audacieux. Les souverains sont reprĂ©sentĂ©s dans les deux Chambres par des conseillers qui dĂ©fendent leur politique. Il n’existe pas de parti organisĂ©, les recherches les plus rĂ©centes ayant dĂ©montrĂ© l’inanitĂ© de la thĂšse «classique» de l’historien J. Neale selon laquelle un parti puritain aurait siĂ©gĂ© dans les Communes d’Élisabeth. Le patriotisme a jouĂ© en faveur de l’autoritĂ© royale, par ailleurs mieux acceptĂ©e parce qu’exercĂ©e au bĂ©nĂ©fice des intĂ©rĂȘts du grand nombre. De toute maniĂšre, le Parlement n’est que rarement rĂ©uni; la durĂ©e des sessions sous Élisabeth se limite Ă  trois ans et demi pour quarante-cinq annĂ©es de rĂšgne!

Objet d’une vĂ©ritable adulation, encensĂ©e par les poĂštes, dont Shakespeare n’est que le plus notable, reprĂ©sentĂ©e par les peintres sous des traits que l’ñge cesse de modifier Ă  la fin de son rĂšgne, Élisabeth a incarnĂ© Ă  la perfection la rĂ©ussite des Tudors en matiĂšre de relations publiques. Leur Ăšre, si brillante dans les lettres et les arts, connaĂźt, Ă  partir de 1560, les dĂ©buts d’une vĂ©ritable «rĂ©volution culturelle» avec la multiplication des Ă©coles, des collĂšges universitaires, des facultĂ©s de droit de Londres (Inns of Court), la diffusion gĂ©nĂ©ralisĂ©e de la lecture au moins; elle correspond Ă  une Renaissance que rien ne conduisit sur les chemins du pessimisme et de la morositĂ© comme dans la France voisine.

4. Le siÚcle des révolutions

L’ùre des Stuarts est celle du «siĂšcle des rĂ©volutions». Dans un XVIIe siĂšcle gĂ©nĂ©ralement assombri en Europe, l’Angleterre n’a pas connu les misĂšres de l’Empire germanique, ni le destin en dents de scie de la France. On termine au contraire sur un apogĂ©e. Mais les Anglais acquiĂšrent alors la rĂ©putation du peuple le plus remuant et le plus sanguinaire du Vieux Continent.

Jacques Ier et Charles Ier

Les deux premiers Stuarts, Jacques Ier, de 1603 Ă  1625, Charles Ier, son fils et successeur, qui pĂ©rit sur l’échafaud en 1649, ont uni, en leur personne, les trois royaumes d’Irlande, d’Écosse et d’Angleterre. Ils ont Ă©tĂ© des souverains dĂ©sireux d’absolutisme et persuadĂ©s qu’ils devaient, paternellement, guider leurs sujets dans la politique comme dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux. Ils ont Ă©chouĂ© Ă  collaborer avec des Parlements dont la docilitĂ© est devenue de plus en plus incertaine, au point de persuader Charles Ier de ne plus en convoquer entre 1629 et 1640 (la «tyrannie de onze ans»). Lors des sessions, Ă  l’affirmation hautaine de la prĂ©rogative royale (comme en 1610), les parlementaires rĂ©pondent par une mauvaise volontĂ© Ă©vidente Ă  voter des impĂŽts, allant en 1625 jusqu’à dĂ©nier Ă  Charles Ier la possibilitĂ© de lever librement des droits de douanes sa vie durant, et par l’affirmation de droits: ainsi en 1628, la pĂ©tition du Droit, en six articles dus surtout Ă  la plume de John Pym, revendique l’habeas corpus et, pour les dĂ©putĂ©s et lords, le privilĂšge d’autoriser levĂ©e et logement des gens de guerre et de voter les taxes fiscales. Depuis 1616, due au juriste Edward Coke, la thĂ©orie du «joug normand» fait des libertĂ©s une reconquĂȘte de droits saxons qu’aucun souverain ne devrait altĂ©rer et que devraient protĂ©ger tribunaux et Parlement. ImpliquĂ©e dans ce conflit d’autoritĂ©, qui a ses prolongements dans l’administration locale, toute une Ă©lite sociale, de la gentry et de la bourgeoisie, se retrouve souvent contre le roi, dont la politique Ă©conomique et sociale est loin de gagner l’approbation des propriĂ©taires (paternalisme contre les enclosures, faiblesse des ambitions coloniales, distribution-vente de monopoles, de titres, d’offices sans justification). Certains conflits sont hautement symboliques: ainsi la rĂ©sistance Ă  l’impĂŽt illĂ©gal quand, en 1635, le ship-money , taxe destinĂ©e Ă  Ă©quiper la flotte de guerre, est Ă©tendu arbitrairement de quelques ports et rĂ©gions maritimes Ă  tout le royaume; John Hampden, ancien dĂ©putĂ©, gentleman, se laisse traĂźner en justice en 1637 plutĂŽt que de payer.

L’évolution religieuse ne favorise pas non plus les souverains. Ceux-ci ont refusĂ© l’un et l’autre de soutenir les puritains: Jacques Ier a repoussĂ© en 1603 la «pĂ©tition des mille» (pasteurs), il persĂ©cute les sectes «dissidentes», dont le nombre s’accroĂźt de baptistes, d’indĂ©pendants, et dont les plus menacĂ©es ont le choix entre l’exil en Hollande ou l’émigration vers l’AmĂ©rique, Ă  l’instar des voyageurs du Mayflower en 1620; Charles Ier suit l’exemple de son pĂšre et, dans les annĂ©es 1630, conseillĂ© par l’archevĂȘque Laud, multiplie les poursuites, faisant traduire les dissidents pour rĂ©bellion devant la Chambre Ă©toilĂ©e, suscitant Ă  leur encontre des peines d’emprisonnement, mais aussi d’exposition au pilori et d’essorillement. L’affirmation de plus en plus obstinĂ©e de l’autoritĂ© spirituelle des Ă©vĂȘques conduit mĂȘme Ă  vouloir Ă©tendre le systĂšme anglican Ă  l’Écosse, qui y trouve le prĂ©texte d’une rĂ©volte en 1638. Dans les villes et ports, sensibles aux idĂ©es venues de Hollande, dans une gentry parfois recrutĂ©e dans le monde du commerce ou soucieuse de son avenir Ă©conomique et d’un bon contrĂŽle des sociĂ©tĂ©s villageoises, les idĂ©es sĂ©paratistes, le droit Ă  l’autonomie des congrĂ©gations ont cheminĂ©; les Ă©crits puritains qui insistent sur la saintetĂ© des individus touchĂ©s par la grĂące et sauvĂ©s par leur foi renforcent l’esprit de rĂ©sistance. Le catholicisme romain est laminĂ©, rĂ©duit Ă  ne reprĂ©senter que de 2 Ă  5 p. 100 de la population vers 1630; il n’en continue pas moins de faire peur, d’autant que des conspirations occasionnelles confirment la menace: ainsi la conspiration des Poudres de 1605, oĂč, sous la conduite de Guy Fawkes, des catholiques voulaient faire sauter Westminster, Parlement et roi mĂȘlĂ©s; condamnĂ©s Ă  toutes sortes de discriminations, les catholiques sont des boucs Ă©missaires permanents: Charles Ier, Ă©poux de la catholique Henriette-Marie de France, a rĂ©tabli en 1635 les relations diplomatiques avec Rome, son conseiller Laud favorise dans l’Église anglicane un courant laxiste arminien et le retour Ă  des rites romains. D’oĂč des craintes et suspicions qui rassemblent contre le trĂŽne nombre de protestants de tous bords, encore irritĂ©s par ailleurs par les excessives pressions financiĂšres du clergĂ© (dĂźmes et rentes).

Le marasme Ă©conomique s’est progressivement installĂ© Ă  partir des annĂ©es 1610, liĂ© Ă  un climat plus rigoureux, Ă  la perte de marchĂ©s, Ă  la concurrence de producteurs d’étoffes Ă©trangers, silĂ©siens notamment, lorsque Ă©clate, sur le continent, la guerre de Trente Ans (1618). Aux rois on reproche de freiner l’individualisme dans les campagnes, de multiplier des monopoles stĂ©rilisants, de ne pas pousser activement la lutte sur mer contre les pirates, de ne mener que des actions sporadiques contre les Espagnols alors que les Hollandais se lancent hardiment dans l’aventure coloniale, de prĂ©lever trop de taxes et de susciter des embarras aux commerçants par leurs emprunts forcĂ©s sur les villes.

La politique extĂ©rieure ne permet pas Ă  Jacques ni Ă  Charles de redorer leur blason. Parcimonieux, soucieux de ne pas trop demander Ă  des Parlements, ils sont souvent pacifiques. Leur guerre contre l’Espagne, aprĂšs 1625, tourne court, l’expĂ©dition de La Rochelle au secours des huguenots, sous la direction du favori Buckingham, se termine par un fiasco, l’Angleterre est sur la marge de l’histoire qui se fait en Europe.

Les souverains ont de moins en moins pu compter sur les forces vives de leur nation, quand s’affaiblissait le pouvoir militaire de grands aristocrates: ceux-ci prĂ©servent ou reconstituent leur fortune au dĂ©triment de leurs anciennes ambitions fĂ©odales, mais aussi des forces armĂ©es de nature Ă  aider le roi. Le mĂ©contentement n’est pas gĂ©nĂ©ral vers 1640, mais il est largement rĂ©pandu dans les groupes de la bourgeoisie et de la gentry, vigoureux lĂ  oĂč les mutations socio-Ă©conomiques suscitent le plus d’anxiĂ©tĂ© et dĂ©stabilisent les vieilles communautĂ©s.

La Grande RĂ©bellion (1640-1660)

Sortant de ces tensions, la Grande RĂ©bellion naĂźt immĂ©diatement de la nĂ©cessitĂ© pour Charles Ier de rĂ©pondre Ă  la rĂ©volte de l’Écosse par l’appel Ă  un Parlement censĂ© lui voter les subsides nĂ©cessaires. En 1640, le «Court Parlement», rĂ©uni le 13 avril, est dissous dĂšs le 5 mai; le 3 novembre, on est obligĂ© de rĂ©unir un nouveau Parlement auquel sa longĂ©vitĂ© fait donner par l’histoire le surnom de «Long». Au fil des annĂ©es, le conflit s’étoffe d’idĂ©ologies et de mouvements inĂ©dits. Jusqu’en janvier 1642, l’affrontement est pacifique. Le Parlement obtient l’exĂ©cution de Strafford, l’arrestation de Laud, deux des principaux conseillers du roi, la suppression de la Chambre Ă©toilĂ©e et de la Haute Commission, des conseils rĂ©gionaux, du ship-money. Mais, en prĂ©sentant Ă  Charles, le 1er dĂ©cembre 1641, la Grande Remontrance, exposĂ© de griefs et exigence d’un contrĂŽle sur l’exĂ©cutif, il rend la rupture inĂ©vitable: le 5 janvier suivant, Charles tente de faire arrĂȘter cinq dĂ©putĂ©s, dont Pym et Hampden; ils s’enfuient dans la CitĂ©, qui se rĂ©volte et contraint le roi Ă  abandonner sa capitale et Ă  se rĂ©fugier Ă  Oxford.

De 1642 Ă  1645, le conflit tourne Ă  l’affrontement armĂ©, mais est marquĂ© par l’hĂ©sitation des armĂ©es parlementaires et par une division de fait du pays entre le Sud riche, et ses ports et flottes, et un Nord et un Centre acquis de plus ou moins bon grĂ© au camp royaliste. En 1645, inspirĂ© par l’efficacitĂ© du rĂ©giment des CĂŽtes de fer de Cromwell Ă  la bataille de Marston Moor (2 juillet 1644), le Parlement organise une armĂ©e du Nouveau ModĂšle, de type suĂ©dois, recrutĂ©e parmi des protestants dĂ©terminĂ©s, commandĂ©e par des officiers choisis et promus pour leurs mĂ©rites, animĂ©e par des pasteurs aux armĂ©es, vĂ©ritables commissaires politiques, dotĂ©e d’une cavalerie nombreuse; sous le commandement de Fairfax, cette armĂ©e remporte la victoire dĂ©cisive de Naseby (14 juin 1645), et Charles Ier, livrĂ© par les Écossais, est le prisonnier du Parlement en avril 1646.

De 1646 Ă  1649, la rĂ©volution se radicalise. Des idĂ©ologies plus rĂ©volutionnaires se dĂ©veloppent, en particulier Ă  Londres et dans l’armĂ©e (oĂč existent des conseils Ă©lus): les «niveleurs», sous la direction de John Lilburne, songent Ă  une vĂ©ritable dĂ©mocratie, sans convaincre, au cours des dĂ©bats dĂ©cisifs de Putney, en novembre 1647, les gĂ©nĂ©raux Fairfax, Cromwell et Ireton de confier le gouvernement Ă  la «populace» et risquer ainsi des atteintes Ă  la propriĂ©tĂ©. Les combats religieux sont aussi fort vifs: ayant adoptĂ© le systĂšme presbytĂ©rien en 1646, Ă  la suite du Covenant passĂ© avec les Écossais en 1643 et des colloques d’une assemblĂ©e de Westminster, le Parlement ne rĂ©ussit pas Ă  imposer son idĂ©e d’un nouveau type de monopole religieux, en particulier devant les rĂ©sistances des «indĂ©pendants», dont le poĂšte Milton et Oliver Cromwell lui-mĂȘme. La solution politique se dessine mal: le roi ne sait pas profiter de la possibilitĂ© de nĂ©gocier que lui confĂšrent les doutes de la majoritĂ© modĂ©rĂ©e du Parlement, il s’enfuit de l’üle de Wight en 1648, relance la guerre, est capturĂ© Ă  nouveau. L’armĂ©e, devenue la force principale dans l’État, Ă©pure le Parlement, rĂ©duisant l’assemblĂ©e Ă  un «croupion» (Rump Parliament ), exige et obtient le jugement de Charles Ier. La dignitĂ© du souverain, sa fermetĂ©, son exĂ©cution le 30 janvier 1649 en font un martyr. La dissolution de la Chambre des lords et la dĂ©cision de ne pas proclamer roi le fils du dĂ©funt entraĂźnent la fin du rĂ©gime et le passage Ă  la rĂ©publique pendant onze ans d’«interrĂšgne». La RĂ©publique, ou «Commonwealth et État libre», rĂ©unit les trois royaumes Ă  la suite de dures expĂ©ditions militaires contre les Écossais et surtout les Irlandais, victimes de vĂ©ritables massacres et dĂ©possĂ©dĂ©s de beaucoup de terres remises Ă  des colons britanniques (les «plantations»). Le systĂšme ne cesse de chercher Ă  se dĂ©finir. AprĂšs le gouvernement du Rump, on assiste en 1653 Ă  la vaine tentative de rĂ©unir un «Parlement des saints», composĂ© de puritains dĂ©terminĂ©s, mais surtout bavards. En dĂ©cembre, Cromwell se rĂ©signe Ă  prendre lui-mĂȘme le pouvoir avec le titre de lord-protecteur, qu’il refusera constamment d’échanger contre celui de roi, mais qu’il laisse Ă©voluer vers l’hĂ©rĂ©ditĂ© au profit de son fils Richard. Le pouvoir de l’armĂ©e rend impossible tout compromis sous la forme d’un recours Ă  des Parlements pour assurer un fonctionnement harmonieux du lĂ©gislatif: ceux qui sont rĂ©unis sont promptement dissous. En 1658, la mort d’Oliver enlĂšve au rĂ©gime son seul Ă©lĂ©ment de stabilitĂ© et d’efficacitĂ©. Richard, vite dĂ©couragĂ©, abdique en avril 1659, et l’anarchie militaire s’instaure. Du conflit des gĂ©nĂ©raux, le vainqueur, en 1660, est Monck: il rappelle le Rump, lui fait prononcer la dissolution du Long Parlement dont il Ă©tait l’émanation, fait convoquer l’ancien Parlement dans ses formes, lords inclus, et, ayant obtenu du prĂ©tendant la dĂ©claration de Breda, fait reconnaĂźtre, le 1er mai 1660, les droits de Charles II et le retour Ă  la monarchie.

La RĂ©publique a durĂ© assez longtemps pour marquer l’histoire du pays. DĂ©chirĂ©e entre «cavaliers», rĂ©duits Ă  la dĂ©fensive, et «tĂȘtes rondes» au pouvoir, elle s’est voulue «puritaine»: un ordre moral oppressant s’instaure, accentuĂ© par Cromwell, qui partage la vision d’une Angleterre «nouvel IsraĂ«l»; les thĂ©Ăątres, les cabarets, les maisons de prostitution sont fermĂ©s, les danses et certaines distractions (combats de coqs, de chiens et d’ours) interdites, les dimanches rĂ©servĂ©s strictement Ă  l’adoration divine. Compensation certaine: la tolĂ©rance la plus grande est accordĂ©e Ă  tous les non-anglicans et non-catholiques; mĂȘme les juifs sont rĂ©admis en 1655; les sectes prolifĂšrent, des diggers , ou bĂȘcheurs, auxquels Gerrard Winstanley prĂȘche un communisme agraire et chrĂ©tien, aux quakers de George Fox en passant par les plus folles; au point d’obliger l’État Ă  se faire le juge du recrutement des clergĂ©s paroissiaux et, en 1657, Ă  encourager Ă  nouveau une Église nationale non obligatoire. RĂ©volution en partie «bourgeoise», elle accorde une pleine libertĂ© d’entreprise, met fin Ă  la fĂ©odalitĂ© en crĂ©ant le vĂ©ritable droit de propriĂ©tĂ©, met l’État au service des intĂ©rĂȘts marchands (Acte de navigation, 1651; efforts coloniaux et acquisition de la JamaĂŻque, riche en sucre; vente de terres d’Église et dotation fonciĂšre Ă  des crĂ©anciers et Ă  des soldats en Irlande). L’anarchie finale comporte la leçon durable du refus de remettre un pouvoir politique quelconque Ă  l’armĂ©e et de la dĂ©fiance envers une grande force militaire permanente.

La Restauration

Avec Charles II de 1660 Ă  1685, puis avec son frĂšre Jacques II d’York, la Restauration brise le carcan de l’ordre moral antĂ©rieur et rĂ©tablit rapidement le monopole anglican en Angleterre. Les discriminations frappent Ă  nouveau les «non-conformistes», par ailleurs victimes d’une lĂ©gislation dirigĂ©e, en 1673 et en 1678, contre les catholiques: les lois du Test interdisent toute fonction publique, Ă©lective, parlementaire Ă  celui qui n’aurait pas communiĂ© dans l’Église nationale. De mĂȘme que la loi de 1661 sur les corporations (municipales) avait auparavant interdit l’exercice d’une fonction municipale aux non-anglicans. Charles II, prudent, essaye de faire bon mĂ©nage avec un Parlement qui est, un temps, plus royaliste que le roi (Parlement cavalier de 1661), mais se heurte de plus en plus frĂ©quemment Ă  lui: le conflit dit de l’exclusion voit un parti nouveau, les whigs , tenter de faire exclure le catholique Jacques d’York de la succession et, venant aprĂšs le vote de l’habeas corpus en 1679, cette lutte convainc le roi de ne plus en rĂ©unir entre 1681 et 1685. La politique extĂ©rieure de Charles lui attire d’autres ennemis, car il est personnellement le client de Louis XIV, et il hĂ©site toujours Ă  prendre franchement parti contre la France, en particulier lors des guerres de Hollande; il a revendu Ă  la France, dĂšs 1662, Dunkerque, acquise par Cromwell en 1658.

Mais le rĂšgne de Charles est aussi le temps d’une grande «rĂ©volution commerciale», d’un Ă©lan maritime qui enrichit considĂ©rablement Londres, de valeureux efforts pour reconstruire la capitale aprĂšs le grand incendie de 1666 selon les plans de l’architecte Christopher Wren, d’une floraison littĂ©raire exceptionnelle avec la renaissance du thĂ©Ăątre oĂč brillent les Ɠuvres de John Dryden; bien des riches sont satisfaits dont la mentalitĂ© apparaĂźt bien dans le journal de Samuel Pepys; l’aristocratie a retrouvĂ© son rĂŽle; au Parlement, un fort parti tory agit contre les whigs en 1680-1681 et soutient la prĂ©rogative royale. Charles, qui n’a jamais rĂ©vĂ©lĂ© sa conversion secrĂšte au catholicisme, meurt paisiblement. Son frĂšre Jacques anĂ©antit aisĂ©ment la rĂ©bellion du prĂ©tendant protestant Monmouth, essaye un temps de s’entendre avec le Parlement, mais commet trop d’erreurs. Il mĂ©contente les notables locaux en privant un grand nombre d’entre eux des fonctions de juge de paix, il s’efforce de se doter d’une armĂ©e permanente ouverte aux catholiques, multiplie Ă  nouveau les monopoles injustifiĂ©s, a la maladresse, quand l’Angleterre protestante entiĂšre vit le drame voisin de la France, oĂč l’on rĂ©voque l’édit de Nantes, de vouloir favoriser les catholiques: deux DĂ©clarations d’indulgence, en 1687 et 1688, veulent leur rendre leurs droits civiques; la rĂ©sistance est forte; des Ă©vĂȘques, arrĂȘtĂ©s sur l’ordre du roi, sont acquittĂ©s par un jury. Tories et whigs, anglicans et puritains font cause commune. Quand est annoncĂ©e, en juin 1688, la naissance d’un prince hĂ©ritier immĂ©diatement baptisĂ© dans la foi romaine, la rĂ©volution se profile.

La Glorieuse RĂ©volution

La «Glorieuse RĂ©volution» naĂźt d’une conspiration d’aristocrates et d’évĂȘques, de leur appel Ă  un prince Ă©tranger, Guillaume d’Orange, gendre de Jacques, qui dĂ©barque ses troupes Ă  Torbay, dans le Devon, le 7 novembre 1688, et de la prompte dĂ©sertion de la plupart des soutiens escomptĂ©s du roi. Celui-ci, arrĂȘtĂ©, s’enfuit en France, laissant le champ libre Ă  Guillaume: on convoque (illĂ©galement) un Parlement, qui assimile le dĂ©part de Jacques Ă  une abdication, adopte une DĂ©claration des droits qui devient le fondement de la sĂ©paration des pouvoirs exĂ©cutif et lĂ©gislatif, proclame Guillaume (III) et Marie (II) roi et reine d’Angleterre Ă  Ă©galitĂ© de pouvoirs (23 fĂ©vrier) et rĂ©sout le problĂšme religieux par l’Acte de tolĂ©rance, confĂ©rant aux protestants seuls la libertĂ© de culte... tout en maintenant les lois du Test et la loi sur les corporations. Courte et peu sanglante, la rĂ©volution est d’autant plus populaire dans la mĂ©moire anglaise qu’elle a eu un idĂ©ologue de gĂ©nie en John Locke, qui dĂ©finit en 1690 les thĂ©ories du contrat, de la souverainetĂ© populaire, des droits naturels des hommes. Seule l’Irlande, oĂč les «jacobites» trouvent un terrain favorable, est en marge: la guerre y sĂ©vit en 1690-1691 et Guillaume doit y remporter les victoires dĂ©cisives de Londonderry et de la Boyne avant d’imposer le traitĂ© de Limerick, tous Ă©vĂ©nements aujourd’hui encore commĂ©morĂ©s de maniĂšre opposĂ©e par les communautĂ©s catholiques et protestantes de l’üle d’Érin. La rĂ©volution est aussi glorieuse parce qu’elle ouvre une pĂ©riode de plus de vingt ans d’expansion et de grandeur internationale.

Les derniers Stuarts

Le temps des Stuarts est encore, en effet, celui de Marie (morte en 1694), de Guillaume, qui lui survit jusqu’en 1702, d’Anne, jusqu’en 1714. Sous leur rĂšgne, les libertĂ©s anglaises se consolident (loi de 1693 pour la convocation obligatoire d’un nouveau Parlement tous les trois ans au moins; Acte d’établissement de 1701 exigeant un souverain protestant sur le trĂŽne), l’union avec l’Écosse est rĂ©alisĂ©e par l’Acte de 1707. Whigs et tories se disputent tour Ă  tour le pouvoir, mais les luttes se dĂ©roulent davantage entre les clans familiaux qu’entre des partis organisĂ©s. L’ombre de Jacques II et de ses successeurs plane, faisant soupçonner Ă  plusieurs reprises les tories de sympathies jacobites. Mais, au temps des guerres, ce sont tantĂŽt les intĂ©rĂȘts marchands, favorables Ă  l’expansion maritime, tantĂŽt les plaintes des propriĂ©taires du sol, victimes de l’effort fiscal et plus pacifistes, qui dominent. L’attachement des tories Ă  la prĂ©rogative royale leur vaut des faveurs et un pouvoir que les whigs, pourtant partisans des libertĂ©s et de la tolĂ©rance, se voient dĂ©nier en raison aussi de leurs ambitions personnelles et de leur aviditĂ©. Les grandes victoires sur Louis XIV et Philippe V d’Espagne, en particulier celles de Marlborough sous la reine Anne, les conquĂȘtes et acquisitions coloniales (dont Gibraltar) et, en 1713, le victorieux traitĂ© d’Utrecht, qui donne Ă  l’Angleterre d’immenses avantages dans l’AmĂ©rique espagnole, valent une popularitĂ© considĂ©rable Ă  la monarchie.

Le temps des derniers Stuarts a Ă©tĂ© la suite aussi de l’essor Ă©conomique amorcĂ© sous la Restauration, le moment du dĂ©veloppement bancaire avec la crĂ©ation, en 1694, de la Banque d’Angleterre, l’époque des grandes entreprises commerciales individuelles ou collectives (Compagnie des mers du Sud, 1711). Les intĂ©rĂȘts financiers peuvent ainsi accepter la domination politique continue de l’aristocratie fonciĂšre. La pauvretĂ© reste grande, qui aurait affectĂ©, selon les calculs de Gregory King pour 1688, la moitiĂ© des cinq millions d’Anglais; la charitĂ© individuelle est en baisse, l’assistance publique en accusation, malgrĂ© ou Ă  cause de l’apparition des premiers asiles de pauvres. L’atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale demeure optimiste, marquĂ©e aussi par un mouvement intellectuel vigoureux; Henry Purcell, mort en 1695, a Ă©tĂ© le plus brillant des compositeurs. À cĂŽtĂ© de Locke, l’autre grand gĂ©nie mondial est le savant Isaac Newton, bĂ©nĂ©ficiaire en partie de recherches astronomiques menĂ©es en particulier par Edmund Halley, et parfois dans le cadre de l’observatoire de Greenwich fondĂ© en 1676. Le tout sur fond d’apaisement des conflits religieux, de dĂ©clin du non-conformisme, abandonnĂ© par les Ă©lites sociales, du recul dĂ©cisif des presbytĂ©riens, de l’essor relatif des baptistes et quakers, de la croissance des unitariens, qui, en rejetant le dogme de la TrinitĂ©, s’affirment de leur temps, qui est celui du rationalisme.

5. Le XVIIIe siĂšcle

Le XVIIIe siĂšcle ne constitue pas une unitĂ© et son Ă©tude est Ă  prolonger jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1830, moment de l’achĂšvement d’une premiĂšre phase de la rĂ©volution industrielle et, en 1832, de la grande rĂ©forme parlementaire.

Le régime politique

Le rĂ©gime politique demeure relativement stable de 1714, date de l’avĂšnement des Hanovre en vertu de l’Acte d’établissement de 1701, Ă  cette victoire relative du courant «radical». Entre-temps, les Ă©volutions ont Ă©tĂ© «silencieuses», bien que souvent importantes.

George Ier et, Ă  partir de 1727, George II ont vu leur lĂ©gitimitĂ© contestĂ©e Ă  l’occasion des deux grands soulĂšvements jacobites en faveur de «Jacques III», en 1715, et surtout en 1745, date d’une grande entreprise partie d’Écosse sous le commandement du prince Charles-Édouard («Bonnie prince Charlie»): la bataille de Culloden du 16 avril 1746, vĂ©ritable «boucherie», permet au vainqueur, le duc de Cumberland, de mater dĂ©finitivement les rebelles et ouvre la voie Ă  la rĂ©duction du pouvoir des clans Ă©cossais.

Électeurs de Hanovre, les deux souverains, souvent inattentifs aux affaires britanniques, ont permis le dĂ©veloppement du cabinet, dirigĂ© de fait par le premier lord de la TrĂ©sorerie, Premier ministre sans le titre: Robert Walpole donne tout son lustre au nouveau systĂšme en exerçant le pouvoir de 1721 Ă  1742, souvent grĂące Ă  des manƓuvres de corruption, parfois, sous George II, de 1727 Ă  1737, grĂące Ă  l’appui de la reine Caroline. AprĂšs lui, le plus Ă©clatant est William Pitt l’AĂźnĂ©, qui sert sous les ducs de Devonshire, puis de Newcastle, avec le titre de secrĂ©taire d’État, mais exerce en fait la fonction de Premier ministre (1756-1761). Le Parlement, dominĂ© par les clans familiaux, est renouvelĂ© au moins tous les sept ans (depuis 1717); il reprĂ©sente surtout les propriĂ©taires du sol, la moitiĂ© des dĂ©putĂ©s au moins. La Chambre des communes, issue d’élections oĂč l’argent joue le rĂŽle majeur et oĂč le corps Ă©lectoral doit tout aux hasards de l’histoire, ne l’emporte toujours pas sur la Chambre des lords.

Sous George III, premier Hanovre rĂ©ellement anglais, on assiste au rĂ©veil d’un vieux conflit d’autoritĂ©; le souverain entend gouverner lui-mĂȘme en s’appuyant sur des Premiers ministres Ă  sa dĂ©votion, John Stuart Bute, puis Frederick North. Les gouvernements usent sans vergogne d’une corruption que dĂ©noncent, en 1769, les anonymes Lettres de Junius ; les plus fragiles des ennemis politiques, comme le journaliste John Wilkes, sont en butte aux persĂ©cutions les plus dĂ©terminĂ©es. L’autoritarisme s’exerce aussi bien Ă  l’encontre des colons d’AmĂ©rique du Nord: leur rĂ©volution est dirigĂ©e expressĂ©ment contre George III, et leurs succĂšs scellent l’échec de la monarchie. À partir des annĂ©es 1780, et surtout du premier ministĂšre, en 1783, de William Pitt le Jeune, le souverain doit s’effacer; la fin du siĂšcle voit coĂŻncider une majoritĂ© parlementaire et les orientations du gouvernement, sans que celui-ci soit responsable devant les Chambres. La maladie mentale de George, bien qu’à Ă©clipses, renforce encore l’évolution, et aboutit en 1810 Ă  la rĂ©gence du prince de Galles.

Pour l’essentiel, on ne procĂšde pourtant Ă  aucune grande rĂ©forme. Le mouvement «radical» s’est dĂ©veloppĂ© dans les annĂ©es 1770 parmi les amis de «Wilkes et [de] la liberté»; il a trouvĂ© son assise gĂ©ographique dans le Yorkshire, son appui idĂ©ologique parmi des non-conformistes comme John Jebb, Robert Price, Joseph Priestley. Il use du droit ancestral Ă  la pĂ©tition, demande une redistribution des siĂšges, la suppression des «branches pourries» du systĂšme qu’avait dĂ©noncĂ©es Pitt en 1780 au sein de l’opposition (bourgs pourris, bourgs de poche), une extension du droit de suffrage; toujours en vain. Le relais est pris ensuite par les jacobins anglais, inspirĂ©s par la RĂ©volution française, mais aussi par les traditions anglaises exaltĂ©es en 1788 par la SociĂ©tĂ© des amis de la rĂ©volution (de 1688). Le jacobinisme englobe d’abord aussi des aristocrates, comme lord Grey, mais l’exemple français effraye les possĂ©dants, et la principale SociĂ©tĂ© dite de correspondance, avec Thomas Hardy et Horne Tooke, puise ses effectifs dans les classes populaires et prĂŽne rapidement une complĂšte dĂ©mocratie. Les idĂ©ologues s’enflamment de part et d’autre: l’idole des rĂ©volutionnaires, Thomas Paine, auteur en 1791 des Droits de l’homme , s’oppose avec un certain succĂšs au prophĂšte europĂ©en de la contre-rĂ©volution, Edmund Burke, auteur des RĂ©flexions sur la RĂ©volution française (1790); la pensĂ©e est riche d’Ɠuvres de poĂštes, comme Samuel Taylor Coleridge ou Robert Burns, de philosophes comme William Godwin et sa compagne, la fĂ©ministe Mary Wollestonecraft, qui revendique les «droits de la femme». Pitt s’effraye de l’épidĂ©mie rĂ©volutionnaire. Des poursuites de plus en plus dures sont engagĂ©es contre les jacobins, l’habeas corpus est rĂ©guliĂšrement suspendu Ă  partir de 1795, le droit de rĂ©union et d’association sĂ©vĂšrement limitĂ© par les lois «sur les coalitions» de 1799-1800.

La revendication politique, un long moment rĂ©primĂ©e, renaĂźt aprĂšs Waterloo, Ă  nouveau sous le drapeau du radicalisme et en prenant appui sur les victimes des mutations Ă©conomiques, ouvriers, artisans, petits paysans. Les rassemblements de masse et les pĂ©titions connaissent de dramatiques incidents – ainsi le «massacre de Peterloo» (St. Peter, prĂšs de Manchester) en 1819 –, des lois de rĂ©pression sĂ©vĂšres et aucun succĂšs parlementaire. Il faut attendre 1828 et 1829 pour voir procĂ©der Ă  des rĂ©formes devenues indispensables pour d’autres raisons et accorder aux protestants, puis aux catholiques, l’égalitĂ© civique. Dans la vague des rĂ©volutions europĂ©ennes de 1830 et au milieu d’immenses mouvements populaires dans les campagnes, Guillaume IV finit par accepter que lord Grey fasse voter une rĂ©forme limitĂ©e du rĂ©gime.

Pendant tout le XVIIIe siĂšcle, pĂ©riode «du Parlement non rĂ©formé», on avait souvent exaltĂ© les vertus de la sĂ©paration de pouvoirs Ă©quilibrĂ©s, le juriste William Blackstone se faisant en 1765 l’écho des rĂ©flexions de Montesquieu. Pourtant, ce rĂ©gime autorise bien des abus et des politiques de force, y compris sur les marges: les Irlandais, d’abord satisfaits dans les annĂ©es 1780 de quelques concessions et dĂ©cidĂ©s, sous l’impulsion de protestants comme Henry Grattan, Ă  lutter pour une rĂ©elle autonomie, subissent le contrecoup du succĂšs du plus radical mouvement des Irlandais-Unis, sous Theobald Wolfe Tone, dans la population, et de ses intrigues avec la France rĂ©volutionnaire. AprĂšs l’échec d’une tentative rĂ©volutionnaire en 1798, Pitt force, Ă  coups de menaces et de corruption, le Parlement de Dublin Ă  accepter l’union avec la Grande-Bretagne, qui entre en vigueur le 1er janvier 1801!

Les «révolutions» économiques

L’hĂ©ritage des mutations Ă©conomiques dĂ©cisives compte davantage que les luttes politiques. À la rĂ©volution commerciale qui se poursuit, gonflĂ©e par les succĂšs coloniaux, s’en ajoutent d’autres. La rĂ©volution agricole, nĂ©e dans le Norfolk des annĂ©es 1730 et 1740, ne se limite pas aux enclosures accĂ©lĂ©rĂ©es et Ă  l’adoption de multiples plantes nouvelles qui viennent diversifier les mĂ©thodes d’assolement; elle voit aussi mettre en culture des friches, enrichir des sols par le marnage et le chaulage, rĂ©nover l’élevage par le recours Ă  l’alimentation en Ă©table, le croisement des espĂšces, la qualitĂ© des soins; elle permet d’énormes gains de production et de productivitĂ© et enrichit les classes fonciĂšres tout en procurant un emploi Ă  de nombreux journaliers qui, privĂ©s par ailleurs de lopins de terre, sont requis pour la plantation de clĂŽtures, la rĂ©fection des chemins vicinaux et bien d’autres travaux domestiques. L’agronomie brille d’un vif Ă©clat, illustrĂ©e par Arthur Young Ă  la fin du siĂšcle. Une rĂ©volution des transports est liĂ©e Ă  la construction de nombreuses routes Ă  pĂ©age, dĂšs les annĂ©es 1740, et, entre 1760 et 1790 notamment, par la «fiĂšvre des canaux»: la voie d’eau permet dĂ©sormais des convois lourds et bon marchĂ©. Partout main-d’Ɠuvre et consommateurs se multiplient sous l’effet de la rĂ©volution dĂ©mographique: la moindre mortalitĂ©, alors que les taux de natalitĂ© sont encore forts, porte la population anglo-galloise de six Ă  neuf millions d’habitants entre 1750 et 1790, Ă  prĂšs de quatorze millions en 1831 date du troisiĂšme recensement depuis 1801, et cette croissance a, dĂšs 1798, inquiĂ©tĂ© fortement Malthus, auteur de l’Essai sur la population . La rĂ©volution industrielle est la fille de la machine et de l’utilisation du charbon de terre dans l’industrie mĂ©tallurgique comme pour la production de la vapeur (premier brevet de James Watt en 1769, premiĂšre application de la machine Ă  vapeur Ă  une machine industrielle en 1786-1789); surtout, elle doit tout, au dĂ©but, Ă  l’introduction massive du coton dans le textile et Ă  l’invention de machines Ă  filer et Ă  tisser. Elle se dĂ©veloppe dans les contrĂ©es de l’Ouest et du Nord, autour de Liverpool et de Manchester, dans le Lancashire ; Ă  proximitĂ© de Glasgow aussi: par exemple, dans la localitĂ© de New Lanark, oĂč David Dale et son gendre Robert Owen deviennent les pionniers d’une industrie cotonniĂšre moderne et d’un paternalisme exemplaire, avant le glissement progressif d’Owen, dans le cours des annĂ©es 1820, vers le socialisme, dont il devient le seul grand prophĂšte britannique de l’époque.

La rĂ©volution industrielle ne s’impose pas aisĂ©ment. Outre la rĂ©sistance de tous les hommes de tradition, elle se heurte Ă  l’opposition des artisans, Ă  des actions de bris de machines et d’incendies d’usines dans le Sud dĂšs 1778; on aboutit entre 1811 et 1813 Ă  la grande crise du «luddisme» et Ă  une rĂ©volte un temps plus que menaçante contre les nouveaux systĂšmes de production. Vers 1830, la moitiĂ© de la production industrielle continue d’ĂȘtre le fruit du travail en atelier, au prix il est vrai d’énormes privations endurĂ©es par les artisans, contraints, dans les secteurs menacĂ©s, d’accepter des rĂ©munĂ©rations de plus en plus basses pour leur travail.

Si les gains considĂ©rables de productivitĂ© et de production, l’élan prodigieux des usines de cotonnades qui surpassent les lainages au tournant du siĂšcle, les revenus croissants d’un secteur secondaire, qui emploie dĂšs 1806 le tiers de la main-d’Ɠuvre, peuvent enivrer les profiteurs du systĂšme, satisfaire la classe bourgeoise montante baptisĂ©e «classe moyenne» prĂ©cisĂ©ment vers 1800, le prix paraĂźt trop Ă©levĂ© aux vaincus comme au nouveau prolĂ©tariat nommĂ© «classes laborieuses» dans les annĂ©es 1820; le dĂ©veloppement des villes, telle Manchester, est trop rapide pour que l’habitat ouvrier ne soit pas misĂ©rable; le manque de sĂ©curitĂ© dans le travail, dans le salaire, dans les gestes techniques est gros de menaces pour les accidentĂ©s, les vieux, les faibles; la vie familiale s’étiole quand femmes et enfants concurrencent les hommes adultes et partagent avec eux des journĂ©es longues et Ă©puisantes. Des crises pĂ©riodiques, de surproduction ou de sous-consommation, de financement aussi des industries, mĂȘme si les entreprises reposent beaucoup sur l’épargne et l’autofinancement, suscitent le dĂ©sespoir en 1816, au dĂ©but des annĂ©es 1820, 1825, en 1830.

Le monde nouveau est exaltĂ© par les idĂ©ologues, le premier en date Ă©tant Adam Smith, auteur dĂšs 1776 des Recherches sur la richesse des nations . Une Ă©cole libĂ©rale dĂ©veloppe ses intuitions et ses principes, mais succombe aussi, avec David Ricardo vers 1817, au pessimisme social. Pour les pauvres, auxquels leurs «vices» promettent des familles trop nombreuses et un impossible salaire de pure subsistance, les grands esprits n’envisagent aucun secours, en vertu mĂȘme des lois naturelles qu’il convient de respecter. Ceux qui s’enrichissent par la rente et par un profit dĂ©pendant des bas salaires sont justifiĂ©s Ă  leurs propres yeux par leurs vertus et leurs capacitĂ©s. Pour l’étranger, cette royautĂ© de l’or et cet apogĂ©e de l’égoĂŻsme sacrĂ© paraissent ramener l’Angleterre vers la «barbarie».

La puissance britannique doit cependant beaucoup Ă  des capacitĂ©s matĂ©rielles qui augmentent plus rapidement qu’ailleurs. Jusqu’en 1789, seule la France a fait aussi bien, voire mieux, en demeurant pour l’essentiel fidĂšle Ă  ses techniques anciennes. La rĂ©volution permet une «échappĂ©e» irrĂ©sistible de la Grande-Bretagne, dont l’avance technique semble irrattrapable et dont la croissance s’affirme dans les secteurs les plus modernes.

Le grand essor mondial

Colonisation et guerres ont nourri la puissance Ă©conomique comme elles en ont retirĂ© les plus gros avantages. Une longue pĂ©riode de pacifisme au temps de Robert Walpole a Ă©tĂ© suivie de guerres rĂ©pĂ©tĂ©es, en particulier contre la France. Le traitĂ© de Paris de 1763 vaut Ă  la Grande-Bretagne les droits essentiels sur le Canada et l’Inde; le premier empire colonial subit la tempĂȘte de la sĂ©cession amĂ©ricaine, consacrĂ©e Ă  Versailles en 1783, mais les possessions extĂ©rieures demeurent nombreuses et elles s’accroissent au cours des guerres contre la RĂ©volution et l’Empire. Des bases essentielles comme Malte sont alors acquises. Surtout, de mĂȘme qu’elle sait tirer bien des richesses et trouver des marchĂ©s dans ses colonies, qu’elle ruine l’industrie du coton en Inde au profit de la sienne, l’Angleterre dĂ©veloppe son commerce mondial avec des pays indĂ©pendants. Elle conserve ses liens Ă©conomiques avec les jeunes États-Unis, inonde l’Europe centrale et orientale de ses productions, satellise en partie l’Empire ottoman, bĂ©nĂ©ficie du marchĂ© de l’empire portugais, favorise les rĂ©volutions latino-amĂ©ricaines et s’ouvre tout grands les marchĂ©s de l’AmĂ©rique espagnole devenue indĂ©pendante. Les guerres «françaises» suscitent des pertes, en partie liĂ©es Ă  la guerre de course; le blocus continental dĂ©crĂ©tĂ© par NapolĂ©on Ier en 1806 manque de jeter le Royaume-Uni Ă  genoux vers 1811-1813; mais les dĂ©penses militaires sont aussi l’occasion de nouveaux dĂ©veloppements et l’aide aux alliĂ©s prend souvent la forme de l’expĂ©dition de lettres de change qui valent des commandes Ă  l’industrie britannique. Il n’est jusqu’à l’agriculture qui prospĂšre dans les premiĂšres annĂ©es du XIXe siĂšcle, avec des prix records pour ses produits: dans son cas, la dĂ©faite de la France, la reprise des importations, mĂȘme limitĂ©es par le jeu des «lois sur le blé» ultraprotectionnistes, la ruine de fermiers, qui avaient acceptĂ© des baux trop coĂ»teux et connaissent les effets de la dĂ©flation monĂ©taire, renversent la tendance Ă  partir de 1816; elles font de William Cobbett, Ă  l’occasion de ses tournĂ©es Ă  cheval dans le pays (Rural Rides ) l’observateur gĂ©nial du dĂ©sastre dans les annĂ©es qui prĂ©cĂšdent la crise de 1830 et la derniĂšre grande rĂ©volte des campagnes. La gloire des armes, aprĂšs une guerre quasi ininterrompue de 1793 Ă  1815 (la paix d’Amiens de 1802 n’a procurĂ© qu’un trĂšs bref rĂ©pit), a Ă©tĂ© celle de la flotte, victorieuse Ă  Aboukir et Ă  Trafalgar, avec Nelson, et qui passe dĂ©sormais pour invincible; elle a Ă©tĂ© aussi celle des troupes terrestres qui ont brillĂ© dans la pĂ©ninsule IbĂ©rique avant d’infliger Ă  l’empereur des Français, sous le commandement de Wellington, sa derniĂšre dĂ©faite Ă  Waterloo. Au congrĂšs de Vienne de 1815, qui refait la carte de l’Europe, l’Anglais R. S. Castlereagh a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif. Ensuite, un temps empĂȘtrĂ©e dans une Sainte-Alliance qui est un «jouet sonore et creux», plus longtemps fidĂšle Ă  la quadruple alliance (contre la France) et Ă  la quintuple (la France y adhĂ©rant en 1818) pour contenir toute nouvelle menace rĂ©volutionnaire en Europe, la Grande-Bretagne peut s’autoriser, Ă  la fin des annĂ©es 1820, un isolement progressif, riche de menaces pour tous et dĂ©nuĂ© d’engagements contraignants. Soucieuse surtout de l’équilibre des puissances, laissant Ă  Metternich le rĂŽle de «surveillant gĂ©nĂ©ral», l’Angleterre ne refuse pas d’aider la libĂ©ration de la GrĂšce du joug des Turcs en 1827, aux applaudissements d’une opinion publique exaltĂ©e auparavant par les appels d’un Byron, mais n’entend pas ĂȘtre mĂȘlĂ©e Ă  des interventions rĂ©pĂ©tĂ©es Ă  l’intĂ©rieur d’États souverains.

Le rayonnement intellectuel

Si le rayonnement intellectuel est trĂšs rĂ©el, il n’a pas toujours Ă©tĂ© Ă  la mesure des succĂšs politiques et Ă©conomiques. Il a pourtant Ă©tĂ© lui aussi particuliĂšrement impressionnant. D’abord parce que la philosophie des LumiĂšres est largement venue du Nord, s’est parfois propagĂ©e directement d’Angleterre vers la SuĂšde et la Russie, a imprĂ©gnĂ© la pensĂ©e de Français qui, Ă  l’instar de Voltaire ou de Montesquieu, ont trouvĂ© en Grande-Bretagne modĂšles et exemples. De Locke Ă  Hume, Ă  Priestley, Ă  Burke, nombre d’idĂ©ologues ont pesĂ© d’un grand poids, avant que Jeremie Bentham, prophĂšte de l’utilitarisme et du libĂ©ralisme politique, assume sur le terrain de la morale et du droit public la fonction occupĂ©e par Adam Smith, Malthus, Ricardo, Owen dans le domaine de la pensĂ©e sociale et Ă©conomique. Aux frontiĂšres de la littĂ©rature et de la pensĂ©e morale, les grands satiristes du dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, Jonathan Swift, Joseph Addison, Daniel Defoe avant Samuel Johnson et Samuel Richardson au milieu du siĂšcle; l’histoire, illustrĂ©e par Edward Gibbon et son essai sur la dĂ©cadence de l’Empire romain; le thĂ©Ăątre d’Oliver Goldsmith, de R. B. Sheridan; la musique, qui sait adopter G. F. Haendel; la peinture qui brille de son plus vif Ă©clat avec Thomas Gainsborough, Joshua Reynolds, John Constable, William Hogarth, ce dernier en mĂȘme temps chef de file d’une Ă©cole extraordinaire de caricaturistes de gĂ©nie; ajoutons tant de poĂštes qui mĂšnent peu Ă  peu au romantisme des Wordsworth, Burns, Blake ou Coleridge! S’il est impossible de citer tous les noms, la preuve est faite que le dessĂšchement avĂ©rĂ© des Ă©tudes universitaires, la dĂ©cadence des anciennes Ă©coles, compensĂ©e parfois par l’éclat de certains centres dont des «AcadĂ©mies» puritaines, ne doivent pas amener Ă  conclure Ă  un lien quelconque entre capitalisme croissant et barbarie nouvelle. L’éclat de la rĂ©flexion religieuse prouverait Ă  lui seul le contraire: le XVIIIe siĂšcle, Ă  partir de 1739, est celui d’un renouveau religieux conduit par John Wesley: l’«inventeur» du mĂ©thodisme se situe longtemps, jusqu’en 1787, Ă  l’intĂ©rieur de l’anglicanisme, mais suscite de toute maniĂšre, dans l’Église officielle, le courant Ă©vangĂ©lique, attachĂ© Ă  la lettre des Écritures et ouvert cependant Ă  une chaleur et Ă  une communication infiniment plus dĂ©veloppĂ©es qu’auparavant. Le mĂ©thodisme de son cĂŽtĂ©, marquĂ© aprĂšs la mort de Wesley, en 1791, par nombre de schismes, s’enrichit globalement de la constance de tels renouvellements, et passe pour avoir sauvĂ© le peuple de la dĂ©christianisation prĂ©coce, peut-ĂȘtre mĂȘme d’avoir permis «un nouveau pouvoir de la croix» et Ă©vitĂ© Ă  la Grande-Bretagne les affres rĂ©volutionnaires. Au minimum, enrichi par l’essor mĂȘme du revenu des dĂźmes et de la rente fonciĂšre, le clergĂ© anglican est plus digne et recrutĂ© dans des milieux sociaux plus Ă©levĂ©s qu’aux siĂšcles prĂ©cĂ©dents. Au moment de la rĂ©volution industrielle triomphante, la grandeur de Byron, la verve des romanciers «gothiques», dont Walter Scott, l’art du rĂ©cit chez Mary Shelley ou Jane Austen conduisent Ă  mettre en doute les jugements caricaturaux et pessimistes.

6. L’époque victorienne

L’époque victorienne couvre la plus grande partie du XIXe siĂšcle. La reine dont elle tient son nom est montĂ©e sur le trĂŽne en 1837, Ă  l’ñge de dix-huit ans, elle est morte en janvier 1901. MariĂ©e en 1840 Ă  Albert de Saxe-Cobourg, qui fournit ainsi Ă  sa dynastie une nouvelle dĂ©nomination, elle ne se consola jamais d’un veuvage prĂ©coce, en 1861. Parmi ses neuf enfants, plusieurs Ă©pousĂšrent des princes ou princesses allemands et russes: elle devint la «grand-mĂšre de l’Europe» et, plus prĂ©cisĂ©ment, celle de l’empereur Guillaume II aprĂšs avoir Ă©tĂ© la belle-mĂšre de l’empereur FrĂ©dĂ©ric III.

Cette vie familiale crĂ©e un modĂšle de vertu proposĂ© Ă  son Ă©poque aux Britanniques et qui contribua Ă  sauver l’institution monarchique de l’opprobre moral suscitĂ© par des souverains prĂ©cĂ©dents: en particulier George IV (1820-1830), l’ancien rĂ©gent, connu depuis sa jeunesse pour sa vie dissolue et ses relations suspectes avec des favoris comme, vers 1817, «le beau Brummell». AffrontĂ©e Ă  un fort courant rĂ©publicain en 1837, Victoria meurt dans l’affliction gĂ©nĂ©rale et fait bĂ©nĂ©ficier ses successeurs d’un loyalisme monarchique presque sans faille.

La démocratisation

Aimant son mĂ©tier de reine et l’accomplissant avec une rare conscience et aussi une jalousie certaine, aprĂšs la mort de son Ă©poux, Ă  l’encontre de tout membre de sa famille, Victoria a su s’adapter aux exigences de son Ă©poque. À partir de 1841 et de la chute de Melbourne, ses Premiers ministres, Ă  commencer par sir Robert Peel, sont choisis en fonction de la majoritĂ© au Parlement. AffirmĂ© peu Ă  peu, en fonction de la discipline croissante des partis au Parlement, et de la clartĂ© des scrutins, le systĂšme parlementaire de la responsabilitĂ© ministĂ©rielle s’impose. La reine n’a pas non plus essayĂ© de se mettre en travers de l’évolution vers la dĂ©mocratie: en 1867, le droit de vote est accordĂ© Ă  des locataires de logement et non plus aux seuls propriĂ©taires, ce qui donne Ă  un million d’ouvriers une arme Ă©lectorale: en 1884-1885, la majoritĂ© des hommes de vingt et un ans et plus (Ă  l’exclusion des domestiques, des fils de famille vivant sous le toit de leurs parents, des non-rĂ©sidents) sont admis aux urnes; Ă  quoi s’ajoutent les effets des rĂ©formes locales, la loi sur les municipalitĂ©s de 1835 Ă  prĂ©sent appliquĂ©e, la loi de 1888 sur les conseils de comtĂ© Ă©lus, d’autres mesures dans les annĂ©es 1890 sur des administrations de districts ou de paroisses. La Chambre des communes, recrutĂ©e de plus en plus selon un systĂšme plus Ă©quitable de rĂ©partition des siĂšges (on passe en 1885 Ă  une quasi-gĂ©nĂ©ralisation du systĂšme uninominal Ă  un tour aprĂšs nouveau dĂ©coupage des circonscriptions), s’impose comme la vĂ©ritable reprĂ©sentante dans la nation, mĂȘme si les lords ne perdent encore aucun droit thĂ©orique. Des lords que la reine «alimente» de plus en plus en nouveaux collĂšgues dĂ©sormais recrutĂ©s, Ă  partir des annĂ©es 1880-1890, aussi bien dans les milieux d’affaires que dans les groupes traditionnels d’anciens militaires, fonctionnaires, hommes de loi. Les chefs de parti ont pris de l’assurance en raison mĂȘme de la qualitĂ© croissante de leurs organisations. Les deux principaux partis sont le Parti conservateur, hĂ©ritier du tory en 1836, et le Parti libĂ©ral, qui adopte son nom en 1847 aux dĂ©pens du whig ; ils ont longtemps Ă©tĂ© des coteries soutenues par des clubs ou des associations locales; ils tirent de la rĂ©forme de 1867 la conviction qu’ils doivent se constituer en puissantes «machines», avec des agents professionnels et des sections locales disciplinĂ©es. Les Premiers ministres qui commandent ces formations sont souvent de grande valeur, tout en ne personnalisant pas encore leur pouvoir Ă  l’excĂšs: en particulier Peel, qui se suicida politiquement en soutenant, contre une partie de ses amis conservateurs, le libre-Ă©change en 1846; John Russell, qui, de 1846 Ă  1852, a connu le grand choc de la famine irlandaise et de la revendication dĂ©mocratique chartiste; H. T. Palmerston, Ă©galement libĂ©ral, maĂźtre Ă  penser de la politique Ă©trangĂšre, Premier ministre de 1855 Ă  1858 et de 1859 Ă  1865, et surtout Benjamin Disraeli (conservateur) et W. E. Gladstone (libĂ©ral), parvenus Ă  la tĂȘte de leur formation respective en 1867 et qui brillent d’un Ă©clat incomparable, faisant pĂąlir en regard des successeurs plus «moyens», dont le conservateur R. C. Salisbury, pourtant aux affaires de 1886 Ă  1892, puis de 1895 Ă  1902 (il fut le dernier Premier ministre recrutĂ© parmi les lords). La reine a su composer avec de tels serviteurs, usant de la possibilitĂ© d’opĂ©rer des choix quand les majoritĂ©s n’étaient pas nettes, servant Ă  l’occasion d’utile trait d’union pour obtenir un consensus essentiel, comme lors de la rĂ©forme de 1884-1885, prodiguant des conseils sollicitĂ©s ou infligĂ©s, mettant en garde au nom d’une expĂ©rience Ă©videmment croissante. Fonctions parfois discrĂštes, et parfaitement dĂ©finies en thĂ©orie par Walter Bagehot, auteur d’une brillante Constitution de l’Angleterre (1867).

À la fin du rĂšgne d’une femme, la dĂ©mocratie anglaise se caractĂ©rise pourtant par le refus de prĂȘter attention Ă  une active revendication fĂ©ministe. Le mouvement des suffragettes, en fait trĂšs divisĂ©, se heurte aux prĂ©jugĂ©s anciens et aussi, mĂȘme dans les partis plus avancĂ©s, comme le Parti socialiste, apparu en 1883, le Parti travailliste indĂ©pendant, nĂ© en 1893, et le tout nouveau ComitĂ© pour la reprĂ©sentation des travailleurs, pĂšre du Parti travailliste, Ă  une objection quelque peu hypocrite: avant d’accorder le droit de vote aux femmes, il conviendrait d’éliminer au prĂ©alable toutes les discriminations pesant encore sur les hommes!

Les difficultés politiques

Les grands problĂšmes qui divisent l’opinion et le Parlement ont variĂ©. Au dĂ©part, on peut en recenser trois Ă  l’intĂ©rieur: la politique Ă©conomique, la rĂ©forme sociale et la question de la dĂ©mocratisation. La premiĂšre est surtout celle du choix du systĂšme douanier: aux protectionnistes invĂ©tĂ©rĂ©s, soutenus par les «intĂ©rĂȘts fonciers», s’opposent les libre-Ă©changistes de l’école de Manchester, dont Richard Cobden est le porte-drapeau, et sa Ligue pour l’abolition des lois sur le blĂ© l’instrument majeur de revendication; les partisans de la libĂ©ration des Ă©changes en attendent l’ouverture du monde Ă  la production industrielle britannique, le pain bon marchĂ© pour les ouvriers, la paix entre les nations, mais, en dĂ©pit de l’organisation du premier groupe de pression vĂ©ritable de l’histoire contemporaine, c’est Ă  la famine irlandaise qu’ils doivent la conversion de sir Robert Peel et l’adoption de la loi dĂ©cisive de 1846. La question sociale est posĂ©e par l’énorme misĂšre qui accompagne la rĂ©volution industrielle: une premiĂšre loi sur le travail des femmes et des enfants en usine, en 1833, est positive, mais sans grand effet, et, Ă  l’avĂšnement de Victoria, on vit surtout sous l’impression crĂ©Ă©e par la nouvelle loi des pauvres de 1834, qui repose sur les principes d’uniformisation, de centralisation et de restriction de l’assistance publique; celle-ci devrait en principe n’ĂȘtre accordĂ©e que dans des asiles, les sinistres workhouses , dont la multiplication suscite des rĂ©voltes dĂ©sespĂ©rĂ©es; dans les annĂ©es qui suivent, on s’oriente vers un interventionnisme timide au bĂ©nĂ©fice toujours des femmes et des enfants avec la loi sur les mines de 1842, qui les Ă©carte du travail au fond, et la loi de dix heures de 1847. Cette timiditĂ© explique pour partie l’essor du mouvement politique chartiste entre 1838 et 1848 (il survit ensuite jusque vers 1854): il est nĂ© de la dĂ©ception provoquĂ©e par la rĂ©forme de 1832, qui a corrigĂ© des abus, mais rĂ©servĂ© le droit de vote aux seuls bourgeois... sans d’ailleurs altĂ©rer immĂ©diatement la domination politique des classes agricoles; Ă  partir de 1838, la «Charte du peuple» reprĂ©sente une Constitution idĂ©ale, prĂ©voyant le suffrage universel des hommes de vingt et un ans et plus, l’éligibilitĂ© de tous et l’indemnitĂ© parlementaire, une rĂ©partition des siĂšges selon des principes dĂ©mographiques, l’élection annuelle d’un Parlement; Ă  coups de pĂ©titions massives en 1839, 1842 et, surtout, 1848, de meetings, mais aussi, dans l’aile violente dominĂ©e par Feargus O’Connor et guidĂ©e par son journal, le Northern Star , d’appels Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale (1839), de violences contre les outils de travail (1842), voire de menaces rĂ©volutionnaires (1848), les chartistes se battent en vain; leur combat paraĂźt mĂȘme aux libĂ©raux gros de la menace d’une rĂ©volution de la sociĂ©tĂ©, un Parlement Ă©lu par des pauvres risquant de mener Ă  une redistribution de la propriĂ©tĂ©.

À partir de l’échec de l’ultime manifestation de masse des chartistes en 1848, le dĂ©bat politique s’apaise et, jusqu’en 1867, il est fait de querelles Ă  l’intĂ©rieur du monde parlementaire, oĂč les peelites voient fuir vers le Parti libĂ©ral des intransigeants comme Gladstone, oĂč les tories «sociaux» trouvent dans l’étoile montante de Disraeli l’espoir encore vain de rĂ©formes, oĂč la rĂ©alitĂ© du rĂ©gime parlementaire a quelque mal Ă  s’imposer. En 1867, la conversion de Disraeli Ă  la premiĂšre rĂ©forme dĂ©mocratique, vĂ©ritable «saut dans le noir», marque un tournant, parce que les chefs et les appareils sont invitĂ©s Ă  dĂ©finir des programmes de nature Ă  sĂ©duire un Ă©lectorat plus populaire. À la fin des annĂ©es 1860 et jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1880, les questions Ă  l’ordre du jour sont plus diverses. Le problĂšme de l’Irlande, dĂ©jĂ  aigu jusqu’en 1845 lorsque O’Connell se battait pour l’annulation de l’Union de 1801 (le Repeal ), assoupie Ă  la suite de la Grande Famine, a retrouvĂ© sa gravitĂ© avec son triple aspect politique, agraire et religieux; ce dernier est Ă©liminĂ© en 1869 quand Gladstone fait voter la sĂ©paration de l’Église (anglicane) et de l’État en Irlande (disestablishment ), mais un mouvement agrarien obtient plus difficilement des concessions, au dĂ©but des annĂ©es 1880, sur ses revendications des «trois F» (fair rent, fixity of tenure, freedom of tenant to sell , c’est-Ă -dire loyer juste, garantie de non-Ă©viction du fermier et libertĂ© de cĂ©der la terre occupĂ©e en location), cependant que la revendication politique d’un Home Rule, exprimĂ©e par C. S. Parnell, ne reçoit que la rĂ©ponse de lois d’exception. Pendant ce temps, le pari disraĂ©lien de faire voter les pauvres en faveur des plus capables de l’élite sociale pousse Ă  de nouvelles propositions dĂ©mocratiques (vote secret en 1872), Ă  la dĂ©finition de programmes sociaux (lois sur les syndicats et sur les rapports «patrons-ouvriers», et non plus «maĂźtres et serviteurs»), dans la soudaine rivalitĂ© progressiste des deux principaux partis, Ă  l’émergence du «socialisme municipal» Ă  Birmingham, dont Joseph Chamberlain est maire en 1874, Ă  de premiĂšres offres de candidature Ă  des ouvriers qu’on se propose de faire Ă©lire sous l’étiquette libĂ©rale (les lib-lab , ou libĂ©raux-travaillistes). Par ailleurs, la politique extĂ©rieure devient enjeu populaire, Disraeli projetant de faire sacrifier la lutte des classes sur l’autel patriotique et de faire de l’impĂ©rialisme le nouvel Ă©vangile social; d’oĂč la dĂ©cision de faire de Victoria l’impĂ©ratrice des Indes (1876).

Les derniĂšres dĂ©cennies du rĂšgne, marquĂ©es par la grande crise Ă©conomique, confirment la permanence de l’enjeu impĂ©rialiste, mĂȘme si un parti comme le Parti libĂ©ral se divise profondĂ©ment sur ce thĂšme. À partir de 1895 et de l’arrivĂ©e de Joseph Chamberlain au ministĂšre des Colonies sous Salisbury, l’option de l’expansion est consacrĂ©e comme un Ă©lĂ©ment majeur du programme conservateur. Le souci de grandeur est venu compliquer la question politique irlandaise et jusqu’à l’équilibre des partis. Gladstone, convaincu Ă  partir de la rĂ©forme Ă©lectorale de 1884-1885 que le Home Rule est aussi un moyen d’épargner au Parlement de Westminster le risque d’un arbitrage par la masse de plus de cent dĂ©putĂ©s d’Irlande, tente de le faire voter, au nom de la justice, en 1886 et Ă©choue, tout comme il Ă©chouera devant les Lords dans sa deuxiĂšme tentative de 1893: il casse son Parti libĂ©ral, abandonnĂ© par les «unionistes» de Chamberlain, qui Ă©voluent vers une Ă©troite alliance-association avec les conservateurs. À ces troubles s’ajoutent les effets de la propagation du socialisme (H. M. Hyndman, plagiaire de Marx, fonde la FĂ©dĂ©ration sociale-dĂ©mocrate en 1883 et professe un socialisme rĂ©volutionnaire qui rallie un temps les chĂŽmeurs londoniens en 1886-1887; des anarchistes, un temps rejoints par William Morris, ont crĂ©Ă© en 1885 la Ligue socialiste; «gradualistes», les membres de la SociĂ©tĂ© fabienne, brillant club d’intellectuels comme les deux Webb, H. G. Wells et G. B. Shaw, veulent saper la sociĂ©tĂ© capitaliste, parfois d’abord au niveau des nouveaux conseils de comtĂ©, par des rĂ©formes progressives; le mineur Ă©cossais Keir Hardie, aprĂšs avoir poussĂ© le syndicalisme sur la voie socialisante, fonde le Parti travailliste indĂ©pendant et Ɠuvre, en 18991900, pour fĂ©dĂ©rer syndicats et mouvements politiques. Il ne reste aux tenants de la tradition qu’à prĂ©coniser un socialisme d’État propre Ă  dĂ©sarmer la revendication rĂ©volutionnaire, comme le prĂ©conisent les «radicaux» dans le Parti libĂ©ral, ou Ă  insister encore davantage sur les promesses de prospĂ©ritĂ© de l’empire. Les choix sont parfois rendus plus malaisĂ©s par des tensions internationales qui portent la politique extĂ©rieure au centre du dĂ©bat politique, comme en 1898 quand Français et Anglais manquent de se faire la guerre sur l’affaire de Fachoda, ou en 1895-1900 quand les Allemands soutiennent la cause des Boers en Afrique du Sud contre les ambitions dĂ©chaĂźnĂ©es du «panbritannisme»; on crie aux avantages du «splendide isolement», mais on commence aussi Ă  ressentir le besoin d’alliances, sans savoir si l’ennemi principal est franco-russe, ce qui serait le rĂ©sultat des rivalitĂ©s impĂ©rialistes les plus aiguĂ«s, ou allemand, quand en 1897 Berlin se lance dans la construction d’une grande flotte de guerre.

De l’apogĂ©e au dĂ©clin Ă©conomique et aux tensions sociales

On s’aperçoit dĂšs lors des consĂ©quences d’une dĂ©cadence Ă©conomique relative aprĂšs l’apogĂ©e des annĂ©es 1850-1870. Le chemin de fer prenant le relais du textile, l’industrie sidĂ©rurgique et mĂ©canique devenue inĂ©galable, la Grande-Bretagne avait pris une telle avance sur les autres que l’Exposition universelle de Londres, en 1851, la premiĂšre dans l’histoire, avait prouvĂ© son rĂŽle d’«atelier du monde». Une sĂ©rie de traitĂ©s de libre-Ă©change, le plus connu Ă©tant celui de 1860 avec la France (traitĂ© Cobden-Michel-Chevallier), avait donnĂ© un immense coup de fouet Ă  la prospĂ©ritĂ©. L’agriculture, encore abritĂ©e de la concurrence par les distances maritimes, on avait connu l’impression d’aller vers l’ñge d’or. Les annĂ©es qui s’écoulent Ă  partir de 1873 ruinent les illusions d’une durable supĂ©rioritĂ© technique: Allemagne, France, États-Unis sont vite de redoutables concurrents, pendant que la plupart des grandes et petites nations du continent s’ouvrent Ă  l’ùre industrielle; sous l’effet aussi d’une relative pĂ©nurie de moyens de paiement, provoquant la dĂ©flation et peut-ĂȘtre Ă  cause de l’esprit rentier des hĂ©ritiers des grands bourgeois d’autrefois, les marchĂ©s se rĂ©trĂ©cissent, l’innovation se limite aux secteurs nouveaux, le capital s’exporte Ă  l’étranger, oĂč il trouve des investissements autrement plus rĂ©munĂ©rateurs qu’en Angleterre; l’arrivĂ©e massive d’aliments en provenance des pays neufs plonge l’agriculture dans une «grande dĂ©pression» et provoque des abandons considĂ©rables de surfaces cultivĂ©es et un exode rural prĂ©cipitĂ©. DemeurĂ©e fidĂšle au libre-Ă©change, malgrĂ© les fair-traders des annĂ©es 1880 et les partisans d’un systĂšme impĂ©rial dans la dĂ©cennie suivante, la Grande-Bretagne trouve de nouveaux clients et compense en outre par l’élargissement de ses marchĂ©s intĂ©rieurs le rĂ©trĂ©cissement des autres: une premiĂšre sociĂ©tĂ© de consommation bĂ©nĂ©ficie d’une «rĂ©volution du commerce de dĂ©tail», de la naissance des chaĂźnes de magasins, du dĂ©veloppement des coopĂ©ratives, de la crĂ©ation de nombreuses boutiques. Mais le chĂŽmage industriel est endĂ©mique et la premiĂšre place mondiale est dĂ©finitivement perdue Ă  partir de 1890. Joseph Chamberlain, en 1903, achĂšvera de convaincre ses amis de la nĂ©cessitĂ© du protectionnisme: pour leur perte! C’est au milieu des tourmentes de l’économie qu’évolue une sociĂ©tĂ© Ă©galement dĂ©finie par d’énormes mutations.

La population augmente, dĂ©passant les 40 millions d’habitants Ă  la mort de Victoria, mais dĂšs les annĂ©es 1860 le malthusianisme familial triomphe dans la bourgeoisie avant de gagner les classes populaires au cours des vingt annĂ©es suivantes. Affaiblie par un courant d’émigration, elle est en outre vieillissante, malgrĂ© l’arrivĂ©e de vagues d’immigration, parfois temporaires quand s’ensuivent des dĂ©parts vers les États-Unis ou le Canada, parfois plus dĂ©finitives avec l’établissement de nombreux sujets juifs de l’Empire des tsars. InĂ©galement rĂ©partie en fonction de la prospĂ©ritĂ© de certaines rĂ©gions, encore dense dans l’Angleterre «noire» ou «grise» du Nord et du Centre, aux bastions industriels solides, elle s’agrĂšge, au sud, surtout dans l’agglomĂ©ration londonienne qui, Ă  elle seule, rĂ©unit 6 millions et demi d’habitants en 1901. L’ùre victorienne a de toute maniĂšre Ă©tĂ© celle des grandes villes: Birmingham est passĂ© de 230 000 Ă  520 000 habitants de 1851 Ă  1901, Glasgow de 357 000 Ă  762 000, Manchester de 303 000 Ă  645 000. Quatre Britanniques sur cinq sont des citadins au tournant du siĂšcle.

Les diffĂ©rences sociales sont Ă©tonnantes. Au dĂ©but des annĂ©es 1840, dans son roman Sybil , Disraeli a Ă©voquĂ© l’existence de «deux nations» sur le mĂȘme sol; fournissant un aliment Ă  la thĂšse de la lutte des classes chĂšre aux socialistes, qui en trouvent d’ailleurs la dĂ©monstration dans la grande Ă©tude du jeune Engels sur la Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845). En fait, le prolĂ©tariat est loin d’ĂȘtre uniforme: des enfers comme Manchester se comparent mal Ă  des centres plus anciens comme Bradford. Mais il faut attendre la seconde moitiĂ© du siĂšcle pour connaĂźtre des efforts, d’abord trĂšs localisĂ©s, d’urbanisme, d’adduction d’eau, de drainage, plus longtemps encore pour voir livrer, Ă  la fin de la pĂ©riode, la guerre aux taudis et aux quartiers insalubres... sans d’ailleurs les Ă©liminer! L’indigence la plus crue guette constamment les victimes du chĂŽmage, de l’ñge, de l’invaliditĂ©, des crises cycliques ou accidentelles, comme la «famine» (ou pĂ©nurie) du coton liĂ©e Ă  l’arrĂȘt des exportations amĂ©ricaines pendant la guerre de SĂ©cession. À la fin du siĂšcle, Ă  Londres, Charles Booth, Ă  York, Seebohm Rowntree fixent, au prix d’enquĂȘtes sociologiques de valeur, Ă  un quart ou un tiers la proportion des citadins vivant sur une «frontiĂšre d’indigence» et constamment menacĂ©s de devoir recourir Ă  la cruelle assistance publique. La progression du revenu national, les lois sociales, la croissance des salaires rĂ©els, les efforts Ă©ducatifs, surtout dans la pĂ©riode 1870-1890 qui voit naĂźtre l’enseignement primaire obligatoire (et gratuit en 1891), contribuent Ă  des amĂ©liorations certaines, d’autant que le coĂ»t de denrĂ©es essentielles est en nette rĂ©gression et que le commerce concurrentiel contribue Ă  l’abaissement des prix en fin de siĂšcle. VoilĂ  qui explique la «socialisation» de la classe ouvriĂšre, son souci croissant de «respectabilité» dans l’imitation des classes riches. Mais les poches sombres sont nombreuses: les immigrants, irlandais puis juifs orientaux, regroupĂ©s dans des ghettos sociaux, les chĂŽmeurs sont des crĂšve-la-faim, les jeunes et les femmes font toujours l’objet de discriminations injustifiĂ©es dans l’emploi et les salaires. Les marginaux sont nombreux: une classe criminelle se dĂ©veloppe malgrĂ© le renforcement des polices (la police mĂ©tropolitaine de Londres est nĂ©e en 1829), des pickpockets aux grands meurtriers (Jack l’Éventreur en 1888) en passant par l’immense sociĂ©tĂ© des prostituĂ©es de tous Ă©tages. Le «vice» semble partout prĂ©sent, dont s’effrayent, parfois avec hypocrisie, de bons bourgeois par ailleurs fort attirĂ©s par des plaisirs interdits ou des frĂ©quentations douteuses; si aucune loi durable ne peut ĂȘtre dirigĂ©e contre les prostituĂ©es (une loi de 1869 est annulĂ©e en 1885), l’homosexualitĂ©, pour la premiĂšre fois dĂ©finie dans le vocabulaire anglais sous ce nom vers 1870, fait l’objet de textes sĂ©vĂšres, dont scar Wilde, condamnĂ© Ă  deux ans de travaux forcĂ©s en 1895, fait les frais.

Les classes moyennes se dĂ©veloppent, elles aussi avec des strates nombreuses, mais marquĂ©es par un Ă©tat d’esprit et un systĂšme de valeurs: l’exaltation du travail, du mĂ©rite individuel, ou self-help , comme instrument de promotion dans le sociĂ©tĂ©, de la famille, de l’ardeur patriotique; s’y ajoutent des signes d’appartenance Ă  la classe, trĂšs particuliĂšrement l’emploi d’un nombre donnĂ© de domestiques, l’apparence de l’appartement ou de la maison, le vĂȘtement strict. La fin de la pĂ©riode a Ă©tĂ© celle de la croissance de la petite bourgeoisie des boutiquiers et de leur monde d’employĂ©s. Quelque 10 p. 100 des Anglais peuvent prĂ©tendre appartenir Ă  la «meilleure espĂšce», expression que le darwinisme social en honneur Ă  partir des annĂ©es 1880 ne rend pas innocente. La haute bourgeoisie de la CitĂ©, des armateurs, des nĂ©gociants au lointain tend Ă  singer les modes de vie aristocratiques, Ă  mesure d’ailleurs que ses plus jeunes gĂ©nĂ©rations, passĂ©es par des public schools de rĂ©putation (Eton, Harrow, Rugby), s’y sont frottĂ©es Ă  des camarades de la classe supĂ©rieure, dans l’acquisition des traits dĂ©sormais les plus honorĂ©s: la fermetĂ© de caractĂšre, le sens de l’amitiĂ© virile, le fair-play, le goĂ»t du loisir et des sports, un certain dĂ©dain de la technique et de la recherche au bĂ©nĂ©fice de la culture classique et des belles-lettres, le sens de la grandeur impĂ©riale du Royaume-Uni, l’espĂ©rance d’une rĂ©sidence campagnarde qui prĂ©cĂ©derait ou couronnerait l’ascension de la pairie grĂące aux critĂšres de nomination de nouveaux lords. Dans la derniĂšre dĂ©cennie du siĂšcle, on Ă©voque les «barons de la biĂšre», les beer barons (jeu de mot sur peers , pairs) en pensant Ă  Guiness fait lord Iveagh!

La soliditĂ© des structures sociales tient en particulier Ă  la persistance d’un sentiment rĂ©pandu de «dĂ©fĂ©rence» dans les classes «infĂ©rieures» Ă  l’égard des «meilleurs», «faits pour gouverner». Les syndicats, dont la puissance existait dĂšs 1862 (plus de 200 000 adhĂ©rents), davantage en 1874 (prĂšs d’un million et demi) et qui, en 1868, ont crĂ©Ă© la ConfĂ©dĂ©ration intersyndicale (T.U.C., ou Trades Union Congress), se sont gardĂ©s d’adopter un ton rĂ©volutionnaire: abandonnant rapidement la Ire Internationale, fondĂ©e Ă  Londres en 1864, jouant le double rĂŽle de mutuelles et d’organismes de dĂ©fense, ils ont cherchĂ© longtemps Ă  tirer parti des bĂ©nĂ©fices du capitalisme; leur conversion Ă  des revendications socialisantes est postĂ©rieure Ă  1888-1889, leur virulence demeure limitĂ©e et il faut attendre 1900 pour voir la majoritĂ© du T.U.C. se prononcer pour la fĂ©dĂ©ration avec les partis socialistes qui donnera naissance au travaillisme contemporain.

La vie de l’esprit

La religion continue d’apparaĂźtre comme un bon ciment de la sociĂ©tĂ©. En 1851, le seul recensement de la pratique jamais tentĂ© au monde a dĂ©montrĂ© la dĂ©christianisation d’une moitiĂ© de la population, parfois des trois quarts dans les centres industriels et les grandes villes. D’énormes efforts, constructions d’églises et de temples, Ă©vangĂ©lisation en plein air, dont la nouvelle ArmĂ©e du salut crĂ©Ă©e sous ce nom en 1878 par l’ancien mĂ©thodiste William Booth, son premier gĂ©nĂ©ral, se fait une spĂ©cialitĂ©, propagande de tous les instants et partout n’y ont rien fait. Seuls les catholiques, dont les rangs sont, pour 80 p. 100, alimentĂ©s d’immigrants irlandais, ont mieux rĂ©sistĂ© au choc de la sociĂ©tĂ© industrielle. Mais la religiositĂ© demeure quand la pratique a flĂ©chi, l’école est l’une des voies d’un endoctrinement moral fondĂ© sur les principes traditionnels, l’absence de tout anticlĂ©ricalisme favorise la prĂ©servation de grands fondements de la foi. Les intellectuels sont parfois touchĂ©s par une grĂące nouvelle, que favorise par exemple le mouvement d’Oxford des annĂ©es 1830, qui conduit les uns vers le retour Ă  Rome, d’autres vers l’«anglo-catholicisme» au sein de l’Église d’Angleterre; dans les vingt derniĂšres annĂ©es du siĂšcle, le modernisme cherche Ă  retenir les convaincus des nouvelles thĂšses scientifiques et de la critique biblique. Le conformisme religieux est toujours le souci des Ă©lites et sa nĂ©cessitĂ© emporte bien des convictions.

Certains Ă©lans religieux ont, en tout cas, dĂ©terminĂ© la recherche du beau dans l’architecture des nouveaux temples, souvent inspirĂ©s, comme des bĂątiments civils d’un esprit nĂ©o-gothique; ils se retrouvent aussi dans les Ɠuvres d’une Ă©cole de peinture des plus originales: succĂ©dant Ă  des maĂźtres acadĂ©miques ou, au contraire, emportĂ©s, Ă  l’exemple de Turner, sur les ailes du romantisme le plus gĂ©nial, les prĂ©raphaĂ©lites entendent revenir, sous la houlette de Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais, Edward Burne-Jones, William Holman Hunt, Ford Maddox Brown, Ă  des modes de reprĂ©sentation prĂ©moderne au service de grands thĂšmes mythiques, bibliques et aussi sociaux. C’est une partie du grand Ă©lan esthĂ©tique rĂȘvĂ© par le critique John Ruskin et par le poĂšte-artiste-industriel William Morris.

L’époque victorienne est ainsi un grand siĂšcle de l’esprit, Ă©galement visible dans une littĂ©rature marquĂ©e par l’«ùge d’or» du roman (Disraeli, les sƓurs BrontĂ«, Charles Dickens, William Thackeray), une belle veine poĂ©tique (Alfred Tennyson, les Rossetti, Oscar Wilde, par ailleurs brillant dramaturge), la qualitĂ© des penseurs comme les John Stuart Mill, Thomas Carlyle, Walter Bagehot, celle des hommes de thĂ©Ăątre, dont G. B. Shaw. Il faudrait citer trop de noms ou encourir le ridicule d’oublis majeurs. Faisons un sort particulier Ă  Rudyard Kipling, qui a publiĂ© en 1894-1895 ses Livres de la jungle et fixe Ă  l’imagination et Ă  la force de caractĂšre des Anglais des bornes nouvelles, et Ă  Lewis Carroll dont l’Alice de 1865 a ouvert la voie du fantastique contemporain et frayĂ© le chemin Ă  une myriade d’interprĂštes de ses rĂ©cits, dont les psychanalystes ne forment pas aujourd’hui la moindre cohorte. Si William Morris s’effraye de la laideur des monuments, des gares, des Ă©glises, s’il juge aussi incompatibles vie ouvriĂšre et acquisition du sens esthĂ©tique et fait de sa rĂ©volte le fondement de son adhĂ©sion au socialisme, les victoriens n’ont pas partagĂ© toutes ses condamnations et la postĂ©ritĂ© a considĂ©rĂ© le temps de Victoria comme celui d’une floraison intellectuelle difficilement Ă©galable.

7. L’Angleterre Ă©douardienne

ProlongĂ©e jusqu’en 1914 par les premiĂšres annĂ©es du rĂšgne de George V, l’Angleterre Ă©douardienne tire son nom du bref rĂšgne d’Édouard VII (1901-1910). Elle correspond Ă  la Belle Époque en France, impression de l’aprĂšs-guerre, mais qui tient aussi Ă  la relĂšve, sur le trĂŽne, d’une reine vieille et moralisante par un souverain renommĂ© pour son goĂ»t des plaisirs et des loisirs. Ses sujets ont de fait connu, dans le dĂ©but du XXe siĂšcle, les joies du music-hall, alors Ă  son apogĂ©e, l’essor des sports professionnels de masse, l’ñge premier de l’automobile et de la bicyclette, les joies de la lecture avec l’étonnante croissance de la presse populaire Ă  sensation, Ă  quoi s’ajoutent les effets sans cesse plus visibles de la rĂ©volution commerciale interne. Sur beaucoup de points, les tendances antĂ©rieures se prolongent. Les libĂ©raux «radicaux» sont parvenus au pouvoir en 1906, en partie grĂące Ă  leur foi libre-Ă©changiste. La dĂ©mocratisation continue, marquĂ©e en 1911 par la loi sur le Parlement, qui rĂ©duit singuliĂšrement le pouvoir des Lords, dont le veto sur les lois non financiĂšres n’est plus que de deux ans (un mois pour les lois de finance); le mĂȘme texte instaure l’indemnitĂ© parlementaire et fixe Ă  cinq ans la durĂ©e maximale d’une Chambre des communes. Par contre, le Parti libĂ©ral au pouvoir refuse d’aller plus loin et, malgrĂ© les violences des suffragettes dirigĂ©es par Emmeline Pankhurst, n’accorde pas aux femmes l’égalitĂ© civique. Le socialisme d’État brille de ses plus beaux feux, avec les grandes lois sur la journĂ©e de huit heures dans les mines, sur les pensions de vieillesse et surtout, en 1911, sur les assurances nationales dans le secteur industriel exigeant une participation croissante du TrĂ©sor, d’oĂč le budget «du peuple» de 1909 prĂ©sentĂ© par Lloyd George, prĂ©voyant une modeste progressivitĂ© de l’impĂŽt sur le revenu (instaurĂ© en 1842); il est repoussĂ© par les lords, pour leur malheur. Ces innovations entendent satisfaire un Parti travailliste nĂ© en 1906, encore trĂšs minoritaire, et retenir certains syndicats sur la pente du syndicalisme rĂ©volutionnaire prĂŽnĂ© par Tom Mann; sans toujours y parvenir, comme le dĂ©montrent les grandes grĂšves de 1911-1913 dans les transports et les chemins de fer. L’inquiĂ©tude rĂšgne aprĂšs l’euphorie de la victoire sur les Boers de 1902. Dans un monde de plus en plus agitĂ© de rivalitĂ©s, l’heure est aux alliances, ou, au moins, Ă  la recherche d’accords de dĂ©fense; en 1902, on a signĂ© un traitĂ© avec le Japon, en 1904, en partie grĂące Ă  l’appui d’Édouard VII, on parvient Ă  l’Entente cordiale avec la France, en 1907 Ă  une rĂ©conciliation avec la Russie. L’Allemagne, avec laquelle on a un temps cherchĂ© un rapprochement, se range de plus en plus au rang d’adversaire principal, d’autant qu’elle contraint le Royaume-Uni Ă  une ruineuse course aux armements navals; l’empire, gigantesque, paraĂźt plus difficile Ă  protĂ©ger, et on Ă©volue vers la recherche de liens plus solidaires avec les grandes dĂ©pendances de peuplement europĂ©en: sur le modĂšle du dominion canadien, crĂ©Ă© en 1867 dĂ©jĂ , on accorde le statut de dominion, c’est-Ă -dire une pleine souverainetĂ© interne, Ă  l’Australie, Ă  la Nouvelle-ZĂ©lande, Ă  la jeune Union sud-africaine, on donne un caractĂšre pĂ©riodique Ă  des confĂ©rences «coloniales» puis «impĂ©riales» rĂ©unissant les Premiers ministres du Royaume-Uni et des dominions, on s’efforce d’obtenir la promesse d’appuis plus dĂ©terminĂ©s Ă  la dĂ©fense de l’empire. On ne va pas jusqu’à dĂ©coloniser oĂč que ce soit; et, trĂšs particuliĂšrement, en Inde, le mouvement du CongrĂšs, nĂ© en 1885, d’abord trĂšs modĂ©rĂ©, se radicalise sous l’impulsion de Tilak, de mĂȘme que la Ligue musulmane n’exclut pas un recours Ă  la violence. Celle-ci menace toujours en Irlande, bien qu’en 1912 le Premier ministre Herbert Asquith rĂ©ussisse Ă  faire voter un Home Rule que le veto des lords empĂȘche d’ĂȘtre appliquĂ© dans l’immĂ©diat; mais c’est l’Ulster protestant qui menace, par «loyalisme», de s’opposer Ă©ventuellement par les armes Ă  toute concession globale Ă  l’üle d’Érin. Auquel cas, l’armĂ©e ne serait pas sĂ»re!

La guerre touche un pays certes diminuĂ© en comparaison de 1870, mais toujours fort puissant, Ă©conomiquement Ă  la traĂźne, mais grand «banquier du monde», et dont la flotte incomparable paraĂźt garantir la sĂ©curitĂ© et l’approvisionnement. La dĂ©cision de 1914 rĂ©sulte des engagements pris, de la conscience de l’impossibilitĂ© de laisser Ă©craser France et Russie, et, directement, de la violation de la neutralitĂ© belge, dont la Grande-Bretagne Ă©tait une garante depuis 1834 et qui lui paraissait une condition de sa propre sĂ©curitĂ©. Les protestations pacifistes ou socialistes furent trĂšs limitĂ©es: l’union sacrĂ©e s’imposa mĂȘme au socialiste rĂ©volutionnaire Hyndman, sans englober toutefois le scrupuleux chef du Parti travailliste, Ramsay MacDonald, obligĂ© d’abandonner provisoirement, de ce fait, sa position Ă  la tĂȘte de son parti.

8. Le siĂšcle de la guerre totale

De 1914 Ă  1945, la Grande-Bretagne est entrĂ©e dans l’ñge de la guerre totale. La Grande Guerre avait dĂ©jĂ  conduit au combat cinq millions de soldats, marins, aviateurs et entraĂźnĂ© une Ă©norme mobilisation de main-d’Ɠuvre et de moyens Ă  l’intĂ©rieur; la guerre de 1939-1945, aussi exigeante en combattants, a obligĂ© Ă  soumettre la population civile Ă  des rĂšgles d’emploi et Ă  des dĂ©placements contraints de main-d’Ɠuvre qui ont transformĂ© la population active en une vĂ©ritable armĂ©e du travail entre les mains d’un ministre, Ernest Bevin, qualifiĂ© de «dictateur du travail». Les pertes humaines ont Ă©tĂ© considĂ©rables: sept cent mille tuĂ©s britanniques sur les champs de bataille de la PremiĂšre Guerre mondiale (et plus de 200 000 soldats de l’Empire); plus de quatre cent mille morts au combat entre 1939 et 1945. Chiffres auxquels il convient Ă  chaque fois d’ajouter des blessĂ©s graves, succombant parfois quelque temps aprĂšs, et aussi, pour apprĂ©cier l’effet dĂ©mographique, le dĂ©ficit des naissances entraĂźnĂ© par la rupture de la vie familiale et les retards au mariage non compensĂ©s; on avait ainsi estimĂ© Ă  deux millions les pertes rĂ©elles en mĂ©tropole de 1914-1918. Les ruines matĂ©rielles ont Ă©tĂ© fort lourdes. Le territoire britannique est relativement Ă©pargnĂ© pendant la Grande Guerre: il s’est agi alors des pertes en bateaux, du coĂ»t financier et de l’endettement, de l’épuisement de machines industrielles, de la disparition de marchĂ©s traditionnels, de l’impossibilitĂ© de rĂ©cupĂ©rer certains avoirs et investissements, en particulier dans la Russie rĂ©volutionnaire. La Seconde Guerre mondiale, qui a connu les mĂȘmes charges, leur a ajoutĂ© les Ă©normes destructions provoquĂ©es par les bombardements et qu’on a estimĂ©es par exemple au tiers du parc des logements et Ă  une proportion similaire des infrastructures ferroviaires ou industrielles. Appauvrissement relatif et dĂ©clin de puissance mondiale ne pouvaient que s’ensuivre, mĂȘme si l’illusion impĂ©riale, dans l’entre-deux-guerres, et la victoire dans chacun des conflits ont retardĂ© les prises de conscience. MĂȘme si, d’autre part, chaque guerre s’est accompagnĂ©e d’un Ă©norme effort de crĂ©ation d’entreprises nouvelles, d’inventivitĂ©, et si on a assistĂ© Ă  de vĂ©ritables bonds en avant technologiques dans les secteurs les plus neufs. Il convient aussi de souligner Ă  cet endroit le traumatisme psychologique considĂ©rable, pour les individus comme pour la nation dans son entier, crĂ©Ă© par la cruautĂ© des Ă©vĂ©nements et des deuils, et qu’a complĂ©tĂ© le dĂ©sir de compensations de toutes sortes, de facilitĂ©s nouvelles de vie aprĂšs les guerres: d’une sĂ©curitĂ© accrue pour les moins favorisĂ©s aux loisirs les plus diversifiĂ©s pour tous, dans un esprit de libĂ©ration des mƓurs et de reniement de vieilles valeurs que l’on considĂšre dĂ©passĂ©es.

Le bilan de la Grande Guerre

En 1918-1919, les pessimistes sont encore rares. La famille royale, qui a adoptĂ© en 1917 le nom de Windsor, est trĂšs populaire. Au pouvoir depuis la fin de 1916, David Lloyd George est Ă  la tĂȘte d’une coalition parlementaire et gouvernementale regroupant les conservateurs et ceux des libĂ©raux, fidĂšles Ă  sa personne, qui ne reconnaissent plus la lĂ©gitimitĂ© d’Asquith. En juillet 1918, on a modifiĂ© le rĂ©gime en accordant enfin le droit de vote Ă  tous les hommes de vingt et un ans et plus, ainsi qu’aux femmes Ă  partir de trente ans. En dĂ©cembre, le nouveau corps Ă©lectoral, sous l’impression de la victoire, a fait un triomphe aux bĂ©nĂ©ficiaires de l’investiture de Lloyd George (coupon elections ). Celui-ci, fort de l’appui de sa nation, a nĂ©gociĂ© Ă  Versailles les meilleures conditions possibles de paix, obtenant des dĂ©pouilles coloniales allemandes une part considĂ©rable de l’ancien Moyen-Orient ottoman, un quart des futures rĂ©parations allemandes et, au bĂ©nĂ©fice de chacun des dominions, un siĂšge Ă  la SociĂ©tĂ© des Nations. À l’intĂ©rieur, oĂč le Parti travailliste s’est dotĂ© de sa «constitution» dĂ©finitive, des transferts de fidĂ©litĂ© libĂ©rale se font Ă  son profit comme Ă  celui des conservateurs (Churchill n’accomplit ce pas qu’en 1924). Un boom Ă©conomique, bĂ©nĂ©fique aux constructions navales notamment, dissimule la profondeur des difficultĂ©s Ă  venir, limitĂ©es par ailleurs par la prĂ©servation quelque temps des contrĂŽles gouvernementaux dans les mines de charbon et des prix garantis aux agriculteurs.

Les années 1920

En Angleterre, comme ailleurs, les annĂ©es 1920 ont Ă©tĂ© des annĂ©es «folles». Les femmes sont Ă©mancipĂ©es dans leur comportement en sociĂ©tĂ© avant de recevoir, en 1928, la pleine Ă©galitĂ© de droits Ă©lectoraux avec les hommes. Des loisirs nouveaux pimentent la vie, ainsi le cinĂ©ma, les palais de la danse, les grands spectacles sportifs, qui justifient par exemple la construction d’un stade de cent mille places Ă  Wembley en 1926. La protection sociale est Ă©tendue par une sĂ©rie de lois successives, en particulier les allocations de chĂŽmage qui, en fin de pĂ©riode, sont versĂ©es pendant douze mois aux ayants droit. L’activitĂ© Ă©conomique s’accĂ©lĂšre, procurant au pays un taux de croissance industrielle supĂ©rieur Ă  2 p. 100 par an en moyenne; l’Angleterre «verte» s’industrialise: raffineries de pĂ©trole, usines pĂ©trochimiques, industries Ă©lectriques, automobile y prospĂšrent. L’électrification des entreprises garantit d’importants gains de productivitĂ©. La CitĂ© retrouve son rĂŽle de grande place financiĂšre internationale et, en 1925, le chancelier de l’Échiquier Winston Churchill peut faire adopter le Gold Standard Act qui, rĂ©tablissant partiellement la convertibilitĂ© en or de la livre, rend Ă  la monnaie britannique sa paritĂ© d’avant guerre avec le dollar amĂ©ricain. De nouvelles chaĂźnes de magasins se dĂ©veloppent – ainsi Marks & Spencer Ă  partir de 1928 –, les activitĂ©s de service sont en plein essor. La prospĂ©ritĂ© est sĂ©lective: les grandes industries traditionnelles du charbon, des constructions navales, des cotonnades stagnent ou pĂ©riclitent, condamnant des rĂ©gions entiĂšres de l’Angleterre «noire» au marasme, conduisant 10 p. 100 de la population active, en moyenne, au chĂŽmage, semant les ferments du dĂ©sespoir dans le sud du pays de Galles, le centre de l’Écosse, le Lancashire. Dans les campagnes, aux aristocrates et grands propriĂ©taires appauvris par les impĂŽts sur le revenu et les droits successoraux, l’euphorie des fermiers, qui leur rachĂštent, en six ans, prĂšs d’un quart de l’Angleterre, le cĂšde bientĂŽt aux souffrances d’un endettement excessif dans un temps de baisse des prix agricoles aprĂšs la suppression des garanties gouvernementales. Une fraction de la sociĂ©tĂ© ne profite pas du dĂ©veloppement: d’oĂč des crises graves en 1921-1922 et surtout en mai 1926, quand une grĂšve «nationale» ou «gĂ©nĂ©rale» de neuf jours paraĂźt mettre en pĂ©ril la nation elle-mĂȘme!

Politiquement, ces annĂ©es voient la grande relĂšve du Parti libĂ©ral par le Parti travailliste: Ă  partir de dĂ©cembre 1923, celui-ci est le deuxiĂšme parti de gouvernement, Ramsay MacDonald devenant en janvier 1924, pour moins de dix mois, le premier Premier ministre de son parti, malgrĂ© une position minoritaire au Parlement; en 1929, sans avoir la majoritĂ© absolue, le Labour Party n’en devient pas moins le plus nombreux au Parlement, et Ramsay MacDonald est derechef rappelĂ© au 10, Downing Street. La vigueur du Parti travailliste explique sans doute dans une certaine mesure l’échec complet du jeune Parti communiste constituĂ© en 1921: ce qui n’exclut pas une grande peur «du rouge», des accusations systĂ©matiques de «cryptocommunisme» contre le Labour Party, en particulier en 1924 oĂč un faux aujourd’hui notoire, la lettre Zinoviev, prĂ©tendument signĂ©e du prĂ©sident de l’Internationale communiste, et attestant de la rĂ©alitĂ© de la menace rĂ©volutionnaire en Grande-Bretagne, sert d’argument de poids Ă  la campagne Ă©lectorale du Parti conservateur. Plus positivement, la relĂšve politique ne s’accompagne d’aucune remise en question du systĂšme de la monarchie parlementaire.

L’empire Ă©volue. Pendant que l’Irak devient un protectorat de fait et la Transjordanie, crĂ©ation artificielle, un mandat solidement contrĂŽlĂ©, qu’on se consolide en Palestine, qu’on refuse en Inde de tenir les promesses de 1917, on fait Ă©voluer les dominions vers une pleine souverainetĂ© internationale. En 1926, la confĂ©rence impĂ©riale adopte la dĂ©finition de la commission Balfour d’un Commonwealth de nations britanniques Ă©gales en statut et unies par leur commune allĂ©geance Ă  la Couronne; et, cinq ans plus tard, le Parlement peut l’inclure dans le statut de Westminster (1931). Cette position juridique est aussi celle d’une fraction de l’Irlande: les vingt-six comtĂ©s de l’«État libre», dĂ©tachĂ© de l’ensemble par l’accord de dĂ©cembre 1921 qui a, ipso facto, maintenu l’Ulster au sein du Royaume-Uni.

La position mondiale de la Grande-Bretagne, quoique diminuĂ©e, demeure exceptionnelle. Elle constitue avec la France, en l’absence des États-Unis, l’un des deux piliers essentiels de la SociĂ©tĂ© des Nations. Elle s’efforce, en Europe, de jouer les honnĂȘtes courtiers, au prix d’un refroidissement des relations avec la France, dans le but d’une rĂ©insertion de l’Allemagne dans la communautĂ© des nations et de la restauration de la prospĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale: en 1925, le pacte de Locarno, grĂące Ă  la garantie britannique de toutes les frontiĂšres Ă  l’ouest de l’Europe, dĂ©gĂšle la situation et permet, l’annĂ©e suivante, de faire entrer l’Allemagne Ă  la S.D.N. Les Britanniques ont aussi favorisĂ© la mise sur pied de rĂšglements de rĂ©parations plus Ă©talĂ©s et moins exigeants, en 1924 (plan Dawes) et en 1929 (plan Young). Dans le Pacifique, l’Angleterre a dĂ» renoncer Ă  poursuivre, en 1921-1922, son alliance avec le Japon, de façon Ă  inclure les États-Unis (accords de Washington, 1922) dans un vaste ensemble international de garanties apportĂ©es Ă  l’intĂ©gritĂ© chinoise et Ă  un systĂšme de paritĂ©s fixes entre les flottes de haute mer; ce qui Ă©quivalait Ă  laisser aux AmĂ©ricains la police du Pacifique! Ouvert trĂšs tĂŽt Ă  la reprise de relations commerciales avec la Russie bolchevique, aprĂšs quelques vellĂ©itĂ©s d’intervention armĂ©e contre-rĂ©volutionnaire, le Royaume-Uni reconnaĂźt le premier l’U.R.S.S. en 1924... mais rompt avec elle en 1927. Reflet du pacifisme de l’opinion publique, la diplomatie britannique joue partout en faveur de la paix, incitant Ă  l’ouverture d’une confĂ©rence du dĂ©sarmement sous l’égide de la S.D.N. (elle s’ouvre en fait en 1932), participant en 1928 au pacte Briand-Kellog de mise hors la loi de la guerre; les budgets militaires diminuĂ©s attestent Ă  la fois des incapacitĂ©s matĂ©rielles et une volontĂ© politique.

Les années 1930

Dans la mémoire collective, les années 1930 constituent les années «sombres», années noires de dépression économique, de crise sociale, de démission internationale.

La crise Ă©conomique, nĂ©e en 1929 aux États-Unis, frappe l’Angleterre de plein fouet en 1931, menant en juillet Ă  une panique financiĂšre. Elle est marquĂ©e par une crise commerciale, par la diminution, parfois de moitiĂ©, de la production industrielle, par un chĂŽmage qui frappe au moins trois millions de Britanniques en 1932, par la souffrance des rĂ©gions dĂ©jĂ  victimes du dĂ©clin au cours de la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente. Elle dure au moins jusqu’en 1935 et a paru appeler, pour la combattre, un gouvernement d’Union nationale que Ramsay MacDonald constitue le 24 aoĂ»t 1931 contre la majoritĂ© de son propre parti qui le qualifie de «dĂ©serteur». Le trĂšs bas prix des produits alimentaires et des matiĂšres premiĂšres, auxquels la Grande-Bretagne n’applique pas de droits de douane, constitue pour elle un fondement de son salut; elle y ajoute une dĂ©valuation monĂ©taire de l’ordre de 40 p. 100 en 1932 pour relancer ses exportations, une stricte austĂ©ritĂ© budgĂ©taire pour rĂ©tablir la confiance dans la livre, le retour au protectionnisme abandonnĂ© en 1846, mais en le nuançant par des accords de «prĂ©fĂ©rence impĂ©riale» avec son Empire (accords d’Ottawa, 1932); une vigoureuse politique de construction de logements sociaux et privĂ©s, l’encouragement public Ă  des opĂ©rations de concentration de l’appareil productif, des garanties de prix accordĂ©es Ă  l’agriculture par l’intermĂ©diaire d’offices fonciers, le dynamisme des secteurs de pointe et une relance par la consommation (sans suivre pourtant les incitations de John Maynard Keynes Ă  une inflation contrĂŽlĂ©e), obtenue par l’augmentation du pouvoir d’acquĂ©rir des biens industriels et par l’arrivĂ©e Ă  maturitĂ© de l’arme publicitaire, ont constituĂ© entre autres les conditions de relĂšvement. Au total, les annĂ©es 1930 auront connu, malgrĂ© la crise, un taux de croissance moyen d’environ 3 p. 100 et certainement dĂ©menti les sombres prĂ©dictions d’observateurs Ă©trangers comme AndrĂ© Siegfried («La Crise anglaise au XXe siĂšcle», 1931) sur l’incapacitĂ© paresseuse des dirigeants de l’économie britannique. GuĂ©rie en 1935, celle-ci ne parvient pourtant pas Ă  rĂ©sorber un important chĂŽmage, prĂšs de deux millions de victimes encore en 1937, annĂ©e de la publication de la grande enquĂȘte de George Orwell, La Route de Wigan Pier ; des rĂ©gions entiĂšres demeurent sinistrĂ©es, dĂ©crites par J. B. Priestley dans ses Voyages en Angleterre , et, en Écosse et dans le pays de Galles, des mouvements nationalistes y trouvent le prĂ©texte de leur dĂ©veloppement. La misĂšre a Ă©tĂ© grande parmi les chĂŽmeurs en fin de droits, humiliĂ©s par l’obligation de s’adresser Ă  l’Assistance publique et d’y subir un rigoureux examen de toutes leurs ressources (Means Test ); la «faim» a provoquĂ© en 1934 et en 1935 l’organisation de marches sur Londres. Les gouvernants, Stanley Baldwin succĂ©dant Ă  MacDonald en 1935 et cĂ©dant la place Ă  Neville Chamberlain en 1937, n’ont jamais acceptĂ© de prendre de grandes mesures sociales: c’est en 1938 seulement qu’on instaure une semaine de congĂ©s payĂ©s. MĂȘme si, Ă©conomiquement, la politique suivie paraĂźt efficace, si se trouve presque rĂ©solue la terrible question du logement ouvrier, si des signes nouveaux de confort se sont largement rĂ©pandus, dont la radio dans 80 p. 100 des foyers en 1938, les mentalitĂ©s ouvriĂšres ont Ă©tĂ© marquĂ©es durablement par la vision d’un dĂ©sastre social.

Le politique reflĂšte le trouble de l’économique. Le Parti travailliste, victime de ses dĂ©chirements intĂ©rieurs, a Ă©tĂ© laminĂ© aux Ă©lections de 1931 et ne connaĂźt qu’un dĂ©but de redressement en 1935, mĂȘme si de nouveaux chefs, Clement Attlee, Stafford Cripps, Hugh Dalton, viennent remplacer les anciens: Ă  la fin de la pĂ©riode, la suggestion d’un «Front populaire» avec les communistes, faite par Stafford Cripps et Aneurin Bevan, conduit Ă  des exclusions Ă©galement dommageables Ă  l’unitĂ© et Ă  l’image du parti. Sans effectuer de vĂ©ritable percĂ©e, le Parti communiste tente de profiter de la situation, pratique Ă  partir de 1935 une politique de «la main tendue», essaye d’encadrer les chĂŽmeurs et de s’infiltrer dans les syndicats, gonfle quelque peu des effectifs militants toujours infĂ©rieurs Ă  la trentaine de milliers. Plus sĂ©rieuse a paru un moment la menace fasciste. D’abord appelĂ©e Nouveau Parti en 1931, une Union britannique des fascistes a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e par sir Oswald Mosley en 1932. Ancien ministre travailliste en 1930 encore, un temps idole de la gauche du parti, remarquable orateur, Mosley imite l’Italie, constitue des troupes de «chemises noires», mĂšne des actions violentes; Ă  partir de 1934, sĂ©duit par Hitler, Mosley achĂšve de donner un caractĂšre raciste et particuliĂšrement antisĂ©mite Ă  son mouvement et consent Ă  de vĂ©ritables opĂ©rations de pogrome dans l’East End londonien. Le mouvement ne compte guĂšre plus de vingt mille membres. Son dynamisme s’étiole quand la loi sur l’Ordre public de 1936 interdit le port d’uniformes aux membres de tout parti politique et promulgue l’interdiction de manifestations. Il ne peut guĂšre prendre prĂ©texte de la gravitĂ© d’une crise qui se rĂ©sorbe peu Ă  peu; il ne correspond pas Ă  un besoin pour des bourgeois que rassure la vigueur du Parti conservateur. Il n’ose pas, en 1935, affronter le verdict des urnes; il souffre de la douteuse rĂ©putation des nazis et des fascistes du continent. Du coup, pendant que les libĂ©raux ne cessent de s’entre-dĂ©chirer entre partisans obstinĂ©s du libre-Ă©change et «nationaux», disposĂ©s Ă  suivre les principes de l’Union nationale, sans parler de la petite fraction des fidĂšles du seul Lloyd George, les conservateurs apparaissent comme les grands bĂ©nĂ©ficiaires de la pĂ©riode. Leur pragmatisme, leur compĂ©tence, leur efficacitĂ© leur valent bien des ralliements, leurs chefs, de Stanley Baldwin, dĂ©jĂ  Premier ministre en 1923 et en 1924-1929, Ă  Neville Chamberlain, fils de Joseph, brillant responsable des Finances, jouissent d’une grande popularitĂ©; mĂȘme si Winston Churchill, opposĂ© Ă  toute concession aux nationalismes coloniaux, est mis alors sur la touche, rĂ©duit au rĂŽle de prophĂšte de malheurs internationaux ou Ă  celui, plus discutĂ©, d’«ami» du roi Édouard VIII, montĂ© sur le trĂŽne en 1936 et contraint l’annĂ©e suivante Ă  abdiquer pour pouvoir Ă©pouser Mrs. Simpson.

La politique Ă©trangĂšre constitue le domaine oĂč l’adhĂ©sion de la grande majoritĂ© des hommes politiques et de l’opinion a couvert les erreurs les plus considĂ©rables. En partie sous la pression de la nĂ©cessitĂ©, parce qu’une grande politique de rĂ©armement a longtemps paru financiĂšrement suicidaire, surtout par l’effet de mauvais calculs, on a privilĂ©giĂ© partout et toujours la recherche du compromis, l’acceptation des coups de force, la rĂ©signation Ă  la rĂ©vision de traitĂ©s essentiels, le non-engagement militaire. En 1932, rien n’est fait pour empĂȘcher le Japon d’annexer de facto le Mandchoukouo; en 1935-1936, l’opposition Ă  la conquĂȘte italienne de l’Éthiopie, pourtant accompagnĂ©e d’un embargo international sur certains produits et du dĂ©ploiement d’une force navale britannique importante en MĂ©diterranĂ©e, aboutit Ă  un fiasco et Ă  la reconnaissance de l’empire italien d’Afrique en 1937; dans l’affaire de la RhĂ©nanie en 1936, on dĂ©clare hors de question toute intervention militaire contre une Allemagne dont on a admis, dĂšs 1935, le rĂ©armement naval par un traitĂ© bilatĂ©ral qui violait ouvertement le traitĂ© de Versailles; la guerre d’Espagne (1936-1939), qui est, en Grande-Bretagne, la grande affaire oĂč partisans et adversaires du fascisme se reconnaissent, mais oĂč aussi les partisans de l’ordre Ă  tout prix privilĂ©gient l’injustice plutĂŽt qu’un gouvernement «rouge», est l’occasion pour Londres d’imposer Ă  la France la politique de non-intervention ; l’Anschluss de l’Autriche est reconnu sans difficultĂ© et, en 1938, Chamberlain, homme de l’appeasement , devient celui, inoubliable, de Munich. Il faut attendre mars 1939 pour que le gouvernement soit soudain saisi d’une fiĂšvre de garanties Ă  tous les pays menacĂ©s par l’expansionnisme nazi, dont la Pologne, mais il demeure si hĂ©sitant Ă  l’idĂ©e d’une alliance avec l’U.R.S.S. que celle-ci est poussĂ©e Ă  prĂ©fĂ©rer, en aoĂ»t, un pacte avec l’Allemagne. Dans ce grand gĂąchis, on reconnaĂźtra la pression de l’opinion publique, ultra-pacifiste (succĂšs du «rĂ©fĂ©rendum [privĂ©] pour la paix» de 1935, organisation d’objecteurs de conscience), une confiance naĂŻve d’hommes civilisĂ©s dans les vertus de la nĂ©gociation raisonnable, le souvenir du cauchemar des tranchĂ©es de 1914-1918, le refus du principal parti d’opposition, le Parti travailliste, en avril 1939 encore, d’accepter mĂȘme l’idĂ©e du service militaire en temps de paix, la foi dans la S.D.N. Et on soulignera que l’Angleterre a pourtant confirmĂ© en 1936 sa dĂ©termination de s’en tenir au traitĂ© de Locarno en cas d’agression contre la France ou la Belgique, qu’elle a commencĂ© alors son grand rĂ©armement aĂ©rien, que sa politique, au printemps et au cours de l’étĂ© de 1939, a Ă©tĂ© Ă©nergique. Il n’en reste pas moins que le souvenir des Ă©checs contribue jusqu’à nos jours Ă  ternir la rĂ©putation des dirigeants d’avant la guerre.

Ceux-ci avaient Ă©tĂ© plus sages dans leur politique impĂ©riale. AprĂšs l’adoption du statut de Westminster en 1931, les accords d’Ottawa de 1932, la constitution ultĂ©rieure d’une zone sterling (excluant le Canada), ils ont pratiquĂ© une politique de consultation systĂ©matique des dominions ; seule l’Irlande du Sud de De Valera, qui a proclamĂ© sa neutralitĂ© en 1938, n’interviendra pas aux cĂŽtĂ©s de la mĂ©tropole en 1939. L’Inde a connu une confĂ©rence de la Table ronde Ă  Londres, de 1931 Ă  1935, mais le nouveau statut de 1935 ne donne pas satisfaction aux nationalistes. Les Égyptiens qui, en 1936, signent avec l’Angleterre une «alliance» ne se sentent pas moins vassalisĂ©s qu’au temps, en 1914, oĂč ils Ă©taient devenus un protectorat du Royaume-Uni. L’empire est pourtant solidement tenu en main et son loyalisme a paru attestĂ© lors des fĂȘtes du couronnement de George VI en 1937.

DĂ©mocratie dĂ©cadente aux yeux d’un Hitler, en tout cas solide et fiĂšre de libertĂ©s intĂ©rieures, rayonnant toujours sur le monde par sa langue et sa civilisation, elle offre, dans l’entre-deux-guerres, une floraison exceptionnelle de grands esprits, Ă©conomistes comme J. M. Keynes, romanciers comme Aldous Huxley, jeunes poĂštes comme Stephen Spender, Cecil Day-Lewis, visionnaires sociaux comme George Orwell, hĂ©ros de l’empire comme T. E. Lawrence, auteur en 1926 des Sept Piliers de la sagesse et prophĂšte de l’alliance des peuples des sables et du peuple de la mer, sans oublier la reine du roman policier, Agatha Christie! La Grande-Bretagne a encore une grande fiertĂ© de son destin. Le vieillissement de sa population, inexorable du fait de taux de natalitĂ© trĂšs bas, la prĂ©vision des experts qu’il n’y aurait plus vers 1970 que vingt-cinq ou trente millions de Britanniques nourrissaient cependant un pessimisme dont Arnold Joseph Toynbee commençait Ă  se faire le porte-parole.

La Seconde Guerre mondiale

Dans ces conditions, la guerre a reprĂ©sentĂ© un test suprĂȘme. La Grande-Bretagne peut s’enorgueillir d’avoir rĂ©sistĂ© seule entre l’armistice signĂ© par le gouvernement PĂ©tain, et appliquĂ© le 25 juin 1940, et l’entrĂ©e en guerre de l’U.R.S.S., attaquĂ©e par l’Allemagne un an plus tard. Les États-Unis ne participent officiellement au conflit qu’aprĂšs Pearl Harbor (7 dĂ©cembre 1941). L’évacuation de Dunkerque, parachevĂ©e les 2 et 3 juin 1940, a rassemblĂ© la nation dans un grand Ă©lan patriotique qu’a su incarner Churchill, devenu Premier ministre d’un gouvernement de coalition, le 10 mai; on a parlĂ© de l’«esprit de Dunkerque» pour signifier l’obligation d’une solidaritĂ© totale dans la guerre comme dans l’avenir, une fois la paix revenue. La bataille d’Angleterre a Ă©tĂ© gagnĂ©e grĂące Ă  la qualitĂ© des avions britanniques et Ă  l’hĂ©roĂŻsme des Ă©quipages, grĂące aussi au radar et Ă  l’erreur stratĂ©gique allemande qui a consistĂ© Ă  substituer au bombardement des installations militaires et des rĂ©seaux de communication celui de villes Ă  terroriser. En Afrique, en Asie, de durs revers ont prĂ©cĂ©dĂ© les renversements dĂ©cisifs, ainsi l’humiliante perte de Singapour devant les Japonais en fĂ©vrier 1942. Parmi les leçons les plus Ă©videntes du conflit: le rĂŽle irremplaçable des États-Unis, qui, aprĂšs la loi cash and carry de 1939, ont permis aux dĂ©mocraties de s’approvisionner chez eux, aprĂšs la loi «prĂȘt-bail» de mars 1941 ont permis au Royaume-Uni de poursuivre ses achats sans les payer, ses caisses Ă©tant vides, et qui aprĂšs leur entrĂ©e dans la guerre ont remportĂ© des victoires navales et terrestres dĂ©cisives; c’est alors que naĂźt l’esprit d’une «grande alliance» des peuples anglo-saxons et le mythe de liens privilĂ©giĂ©s entre Angleterre et États-Unis. La guerre fait naĂźtre des espoirs et des programmes pour ses lendemains, tels les deux rapports Beveridge, le plus cĂ©lĂšbre de 1942 sur les assurances sociales, et celui de 1944 sur «le plein-emploi dans une sociĂ©tĂ© de liberté». En 1945, vainqueur quelque peu Ă©puisĂ©, le Royaume-Uni est heureux d’avoir pu compter sur le soutien actif de l’Empire, malgrĂ© les rĂ©ticences des nationalistes hindous, les tentations d’opposition en Irak et en Égypte, la neutralitĂ© de l’Eire. Le destin mondial d’une puissance qui a tenu sa place dans toutes les grandes confĂ©rences, les derniĂšres Ă  Yalta et Potsdam (juill.-aoĂ»t), paraĂźt indiscutable Ă  tous les responsables politiques et Ă  la haute administration.

Entre 1945 et 1987, la Grande-Bretagne a dĂ» progressivement se rĂ©signer Ă  un dĂ©clin mondial accompagnĂ© d’un repliement sur les Ăźles mĂ©tropolitaines, et se mettre en quĂȘte d’un destin nouveau qu’elle a choisi europĂ©en. À l’intĂ©rieur, elle a connu le dĂ©veloppement d’un État providence, bĂ©nĂ©ficiaire pendant longtemps d’un consensus entre les grandes forces politiques avant d’ĂȘtre remis en question par les nĂ©o-libĂ©raux.

L’État providence

Entre 1945 et 1951, la premiĂšre pĂ©riode de l’aprĂšs-guerre coĂŻncide avec une expĂ©rience socialiste. PortĂ©s au pouvoir, Ă  leur grande surprise et Ă  celle de presque tous les experts, par les Ă©lections de juillet, les travaillistes ont bĂ©nĂ©ficiĂ©, pour la premiĂšre fois, de majoritĂ©s absolues au Parlement et ont pu tenter d’appliquer un rĂ©el programme de gauche. Le mĂȘme Premier ministre, Clement Attlee, a gouvernĂ© pendant toutes ces annĂ©es, se comportant volontiers en chef d’une Ă©quipe dont les principaux membres se sont appelĂ©s Ernest Bevin (aux Affaires Ă©trangĂšres jusqu’en 1950), Aneurin Bevan (au Logement et Ă  la SantĂ© dans les premiĂšres annĂ©es dĂ©cisives), Hugh Dalton et Stafford Cripps (successivement aux Finances), Herbert Morrison, Hugh Gaitskell, Ă©toile montante et dernier chancelier de l’Échiquier. Ils ont eu Ă  dĂ©finir la place du pays dans le systĂšme international, Ă  affronter la premiĂšre dĂ©colonisation, Ă  prendre la mesure de la guerre froide Ă  partir de 1947-1948, tout en s’efforçant de relever les ruines, de relancer l’économie et de rĂ©aliser des rĂ©formes Ă©conomiques et sociales fondamentales. TĂąches gigantesques qu’il n’a pas toujours Ă©tĂ© facile de concilier. TĂąches menĂ©es dans le strict respect des institutions: les seules rĂ©formes dans ce domaine ont concernĂ© les modalitĂ©s Ă©lectorales en 1948, au prix d’un accord entre les partis, et, en 1949, une nouvelle rĂ©duction du droit de veto des lords (dĂ©sormais fixĂ© Ă  un an pour les lois non financiĂšres).

La nationalisation d’une partie de l’appareil Ă©conomique s’est imposĂ©e sans pourtant mettre en question l’appropriation privĂ©e des neuf dixiĂšmes de l’appareil de production et d’échanges: la Banque d’Angleterre, et elle seule parmi les institutions bancaires, l’énergie (charbon-gaz-Ă©lectricitĂ©), les transports ferroviaires, aĂ©riens et le rĂ©seau routier, les canaux sont passĂ©s sous contrĂŽle de l’État aprĂšs fixation de gĂ©nĂ©reuses indemnitĂ©s aux anciens propriĂ©taires ou actionnaires, et pour des raisons Ă©conomiques souvent Ă©videntes; seule la derniĂšre nationalisation, celle de la sidĂ©rurgie en 1950, a paru «idĂ©ologique», compte tenu de la modernisation dĂ©jĂ  accomplie dans ce secteur. Le dirigisme a, d’autre part, Ă©tĂ© imposĂ©, des rĂšglements et directives nombreux fixant des normes de production, de rĂ©partition des matiĂšres premiĂšres ou des quantitĂ©s rĂ©servĂ©es Ă  l’exportation notamment; dans l’agriculture, des aides fort considĂ©rables du TrĂ©sor public ont garanti la prospĂ©ritĂ© des «fermiers»; dans le cas du logement et de l’urbanisme, on a privilĂ©giĂ© le rĂŽle des autoritĂ©s locales et, les entraves bureaucratiques aidant, on n’a guĂšre pu achever plus de deux cent mille logements par an vers 1950-1951. Les gains de productivitĂ© ont permis, la forte demande aidant, de ne pas souffrir de la dilution extrĂȘme des tĂąches dans certaines entreprises, source d’un suremploi, mais aussi condition du plein-emploi: le chĂŽmage a Ă©tĂ© rĂ©duit Ă  des taux incompressibles de l’ordre de 1 Ă  1,5 p. 100. Des grands pas en avant ont Ă©tĂ© accomplis dans la rĂ©alisation d’un certain nombre de rĂ©formes sociales majeures: service national de santĂ© , votĂ© en 1946, appliquĂ© en juillet 1948, et qui, outre la rationalisation du rĂ©seau d’hĂŽpitaux, entraĂźne la disparition de 95 p. 100 de la mĂ©decine libĂ©rale, mais aussi, pour le patient, la gratuitĂ© des soins, des mĂ©dicaments, des prothĂšses et de tous les types d’appareillage; assurances nationales (1946) qui couvrent tous les accidents de la vie, «du berceau Ă  la tombe». L’originalitĂ© de toutes les institutions nouvelles est qu’elles ne sont pas sĂ©lectives et que toutes les classes de la sociĂ©tĂ© en bĂ©nĂ©ficient Ă©galement. Par ailleurs, la dĂ©mocratisation de l’enseignement , autorisĂ©e par la loi Butler de 1944 et par l’ouverture de diverses filiĂšres secondaires au grand nombre, rĂ©pond au souci de l’égalitĂ© des chances et au rĂȘve d’une «mĂ©ritocratie»... alors que, paradoxalement, on se garde de toucher aux grandes Ă©coles privĂ©es, les public schools . Tous ces efforts coĂ»tent cher et le temps du travaillisme est celui d’une Ă©norme pression fiscale, qui paraĂźt d’ailleurs l’instrument d’une «rĂ©volution silencieuse» et d’un nivellement de la sociĂ©tĂ©: illusion que toutes les recherches ultĂ©rieures ont dĂ©noncĂ©e. La livre sterling a dĂ» ĂȘtre dĂ©valuĂ©e de 30 p. 100 en 1949. Les classes moyennes, dĂ©couragĂ©es, et oĂč le parti avait trouvĂ© d’indispensables soutiens Ă©lectoraux, se dĂ©tachent du coup du pouvoir, pour qui les Ă©lections de 1950 sont un sĂ©vĂšre avertissement, suivi d’une dĂ©faite en octobre 1951 lorsque Attlee veut forcer la chance et tenter d’arrondir sa majoritĂ© en organisant une nouvelle consultation. La conciliation de la rĂ©forme sociale avec le poids du rĂ©armement, en effet, est devenue incertaine, on a commencĂ© en 1951 Ă  rĂ©duire certaines prestations de santĂ© et la gauche s’est divisĂ©e, l’aile la plus «rouge», avec Bevan et Harold Wilson, abandonnant le gouvernement pour mieux le critiquer et crĂ©ant ainsi le trouble dans les esprits. Rien n’aurait Ă©tĂ© aussi facile, relativement, sans une assistance amĂ©ricaine, d’abord bilatĂ©rale (mission Keynes Ă  la fin de 1946 et octroi en 1947 d’un Ă©norme prĂȘt de Washington), puis par l’intermĂ©diaire du plan Marshall. Ce dernier, en accĂ©lĂ©rant la division de l’Europe entre Ouest et Est, est en partie responsable de la guerre froide, des tensions qui mĂšnent au rĂ©armement, et, fait rĂ©volutionnaire, de la recherche par les Britanniques d’engagements militaires en temps de paix: aprĂšs l’alliance de Dunkerque avec la France en 1947, ils adhĂšrent Ă  une Europe occidentale Ă  cinq en 1948 (pacte de Bruxelles) avant de s’intĂ©grer Ă  l’O.T.A.N. en 1949. C’était reconnaĂźtre la nĂ©cessitĂ© de l’aide amĂ©ricaine, et, bon grĂ© mal grĂ©, souscrire Ă  un Ă©vident dĂ©classement de puissance, dĂ©jĂ  manifestĂ© en avril 1947 par la «cession» aux États-Unis de la charge d’aider la GrĂšce et la Turquie contre l’U.R.S.S.

L’empire vacille aussi quelque peu. L’Inde doit ĂȘtre divisĂ©e avant de recevoir son indĂ©pendance de 1947 (Inde et Pakistan), Ceylan suit, prĂ©cĂ©dant la Birmanie. Au Moyen-Orient, le mandat palestinien doit ĂȘtre abandonnĂ©. L’Égypte obtient enfin une indĂ©pendance rĂ©elle. En 1949, la substitution d’un Commonwealth des nations au Commonwealth «britannique» crĂ©e un ensemble multiethnique et linguistique qui mĂ©nage Ă  tout le moins les chances de prĂ©server une structure de cohabitation amicale entre des parties de l’ex-empire, dont on admet qu’elles puissent ĂȘtre en mĂȘme temps des rĂ©publiques (du coup, le souverain anglais n’est plus que le «chef» de l’ensemble).

MalgrĂ© ces difficultĂ©s, la rĂ©solution anglaise de demeurer «un grand» est entiĂšre. Elle s’affirme parfois Ă  l’occasion de gestes comme la reconnaissance, dĂšs 1950, de la Chine populaire. Elle se traduit en tout cas par le refus de faire quoi que ce soit pour prendre la tĂȘte de l’unification europĂ©enne ou, Ă  partir de 1950, pour s’intĂ©grer aux communautĂ©s dont l’idĂ©e est lancĂ©e par la France (C.E.C.A., C.E.D.). Tout au plus admet-on la coopĂ©ration Ă©conomique (O.E.C.E. en 1948) et la consultation sans danger (Conseil de l’Europe, 1949). MalgrĂ© l’ardeur europĂ©enne de Churchill, prĂ©sident du mouvement europĂ©en, rien ne laisse prĂ©voir un changement de cap, que les conservateurs, revenus au pouvoir en octobre 1951, se garderont bien de tenter. Les Britanniques, privĂ©s en 1946 du libre accĂšs aux recherches atomiques amĂ©ricaines, ont dĂ©cidĂ© de se doter d’une bombe nationale (et y parviendront dĂšs 1952, trois ans aprĂšs l’U.R.S.S.).

Laboratoire du socialisme dĂ©mocratique, terre d’élection d’un puissant syndicalisme, pays des libertĂ©s tranquillement assumĂ©es, la Grande-Bretagne, qui n’a pas dĂ©couragĂ© la proclamation de la rĂ©publique en Irlande du Sud en 1949, tout en faisant face Ă  des actions violentes de l’I.R.A. dans le Nord, reprĂ©sente encore, aux yeux des EuropĂ©ens du continent, un havre respectĂ© et enviĂ©.

Vers la sociĂ©tĂ© d’abondance

Entre 1951 et 1961, les nuages s’accumulent pendant que se construit pourtant une sociĂ©tĂ© de consommation promise Ă  un bonheur que bien des auteurs dĂ©noncent comme illusoire. La Grande-Bretagne est revenue sous la houlette des conservateurs. Trois Premiers ministres se succĂšdent: Winston Churchill jusqu’en 1955, oĂč il cĂšde la place Ă  Anthony Eden qui, victime de l’échec de Suez et malade, doit dĂ©missionner et trouve en Harold Macmillan, en janvier 1957, le maĂźtre d’Ɠuvre d’un nouveau dĂ©part. Le parti au pouvoir tire le plus grand profit de sa sagesse: il sait adopter les grands principes de l’État providence et continuer l’Ɠuvre travailliste, il modĂšre les privatisations en les limitant aux seules entreprises de camionnage et Ă  la sidĂ©rurgie; les tories bĂ©nĂ©ficient aussi du sentiment croissant de retour Ă  la prospĂ©ritĂ©: la reconstruction est considĂ©rĂ©e comme achevĂ©e en 1951; Macmillan sait tirer l’industrie du logement de son relatif marasme par un retour Ă  l’initiative privĂ©e et, Ă  partir de 1957, par une politique de libĂ©ration des loyers; le rationnement achĂšve de mourir en 1954 et, avec lui, bien des contrĂŽles administratifs; la croissance demeure forte malgrĂ© les Ă -coups infligĂ©s par une surveillance attentive de la monnaie et une progression en dents de scie que dĂ©terminent des phases de hausse et de baisse des taux d’intĂ©rĂȘt (stop and go ). La consommation intĂ©rieure peut se diversifier; on entre dans l’ñge de la diffusion de masse de l’automobile, des Ă©quipements mĂ©nagers, de la tĂ©lĂ©vision et, en 1959, le slogan Ă©lectoral du parti tory est «vous n’avez jamais Ă©tĂ© aussi bien!». L’euphorie crĂ©Ă©e est souvent factice, les espoirs sont immenses et l’optimisme certain. Les dividendes de la bonne situation socio-Ă©conomique sont tirĂ©s d’autant plus aisĂ©ment que les travaillistes, Ă©loignĂ©s du pouvoir, connaissent de graves divisions internes: sur le rĂ©armement et les prioritĂ©s, on connaĂźt la dynamique campagne de Bevan et des bĂ©vanistes contre la direction du parti; sur l’arme atomique et le principe d’un Ă©ventuel dĂ©sarmement nuclĂ©aire unilatĂ©ral, la gauche du mouvement se divise elle-mĂȘme – Bevan est trĂšs rĂ©ticent, et les oppositions sont considĂ©rables entre 1957 et 1967; la succession de Clement Attlee Ă  la tĂȘte du parti s’est faite en 1955 au bĂ©nĂ©fice de Hugh Gaitskell, un temps contestĂ© par les bĂ©vanistes avant la rĂ©conciliation plus ou moins sincĂšre des deux leaders en 1958. À l’extĂ©rieur, la position mondiale du pays continue Ă  reculer, alors mĂȘme que le point de vue des dirigeants sur la place de la Grande-Bretagne n’est pas modifiĂ©. L’Afrique peut encore ĂȘtre tenue, au prix de sanglants Ă©vĂ©nements au Kenya (1952-1955, guerre des Mau-Mau) et de concessions immĂ©diates au Ghana et au Nigeria Ă  partir de 1957. Le Moyen-Orient est le lieu le plus trouble: devant l’érosion de leurs positions, les Britanniques Ă©vacuent dĂšs 1956 les bases de la zone de Suez (accord de 1954) et mĂšnent une sĂ©vĂšre guerre Ă©conomique contre l’Iran entre 1951 et 1954 pour aboutir Ă  des concessions majeures au nationalisme pĂ©trolier et au partage de leur position autrefois dominante; le pacte de Bagdad dont ils essayent de faire l’équivalent, sous leur Ă©gide, d’une O.T.A.N. de la rĂ©gion unit un temps Iran, Irak, Turquie, mais s’écroule en 1958 avec la rĂ©volution irakienne; surtout, l’expĂ©dition militaire de Suez, dĂ©clenchĂ©e en novembre 1956 pour rĂ©pondre, en coordination avec la France et IsraĂ«l, Ă  la nationalisation du canal par Nasser en juillet, tourne rapidement au dĂ©sastre sous la pression des menaces soviĂ©tiques et d’une spĂ©culation amĂ©ricaine sur la livre sterling. À cette occasion, le Royaume-Uni s’est aperçu qu’il n’était plus un «gĂ©ant» du monde. Il est de toute maniĂšre ravalĂ© Ă  un rang second en Asie, ignorĂ© quand les États-Unis concluent une alliance avec l’Australie et la Nouvelle-ZĂ©lande (Anzus), leurs dominions, en 1952, intĂ©grĂ© par une Alliance du Sud-Est asiatique (1955) sans rĂ©elle consistance. Quelques rĂ©ussites internationales font illusion: la participation Ă  la guerre de CorĂ©e, le maintien d’une politique active Ă  l’Est, oĂč l’Union soviĂ©tique tarde Ă  prendre la mesure de la faiblesse diplomatique britannique, une brillante contribution Ă  la confĂ©rence de GenĂšve de 1954 qui rĂšgle le sort de l’Indochine française, la solution du rĂ©armement allemand, aprĂšs l’échec de la C.E.D., par l’intĂ©gration de l’Allemagne Ă  l’U.E.O. et des engagements prĂ©cis de maintien de la puissance anglaise sur le sol allemand; peut-ĂȘtre aussi la signature, Ă  la fin de 1959, de la convention de Stockholm qui crĂ©e l’Association europĂ©enne de libre-Ă©change en groupant Grande-Bretagne, SuĂšde, NorvĂšge, Danemark, Suisse, Autriche et Portugal.

En fait, au cours de la dĂ©cennie, la Grande-Bretagne s’entĂȘte Ă  ne pas revenir sur ses refus europĂ©ens fondamentaux: quittant la confĂ©rence de Messine (1955), tentant d’empĂȘcher la signature, puis la ratification du traitĂ© de Rome (1957), qui crĂ©e la C.E.E. et Euratom, les Britanniques continuent de croire Ă  la totale souverainetĂ© de leur pays et Ă  un destin plus atlantique que continental. Les nuages s’accumulent en fin de pĂ©riode. Ils sont en partie faits du constat amer, Ă  partir de 1959, que l’État providence a Ă©tĂ© loin de faire disparaĂźtre l’indigence, que l’éducation pour tous n’a pas rĂ©ellement crĂ©Ă© l’égalitĂ© des chances, que le Commonwealth, dĂ©chirĂ© par des querelles internes, n’est pas solidaire en cas de crise (ainsi Ă  l’occasion de Suez) et que les relations prĂ©fĂ©rentielles avec l’empire sont en constante rĂ©gression, que le continent avance Ă  un rythme bien plus rapide que l’Angleterre.

Le rĂšgne d’Élisabeth II, inaugurĂ© en 1952, ne rĂ©ussit pas Ă  Ă©voquer les envolĂ©es de la derniĂšre souveraine Tudor. Ce qui n’incite d’ailleurs pas Ă  un changement de rĂ©gime: la seule rĂ©forme constitutionnelle importante, en 1959, est la crĂ©ation de «pairs Ă  vie» qui ne donneront pas naissance Ă  de nouvelles dynasties de lords. Concession faite au respect pour les capacitĂ©s et grĂące Ă  laquelle une Ă©lite en place, Ă  laquelle on confĂšre dĂ©cisivement vers 1955-1959 l’appellation d’Establishment , espĂšre se perpĂ©tuer. Pourtant, cette Ă©lite dĂ©plore de trouver parmi les siens des traĂźtres Ă  la patrie: de grandes affaires d’espionnage, dont en 1952 l’affaire Burgess-MacLean, en annoncent d’autres, car on n’a pas encore dĂ©terrĂ© la «taupe» principale, Philby, et des complices cachĂ©s comme l’historien d’art Anthony Blunt. Sans qu’il y ait de chasse aux sorciĂšres, l’ùre de la suspicion existe. Cette suspicion pĂ©nĂštre toutes les couches de la sociĂ©tĂ©. MĂȘme le mouvement syndical, fort de plus de douze millions d’adhĂ©rents, n’y Ă©chappe pas. La peur du rouge sĂ©vit alors que le Parti communiste britannique ne cesse de dĂ©cliner et connaĂźt, aprĂšs l’affaire hongroise de 1956, des dĂ©sertions massives, en particulier d’intellectuels, comme la romanciĂšre Doris Lessing. Une jeune gĂ©nĂ©ration se reconnaĂźt mal dans les satisfactions matĂ©rielles de l’époque. Les «jeunes hommes en colĂšre» trouvent en John Osborne, auteur en 1956 d’une piĂšce Ă  succĂšs Look Back in Anger , l’adversaire inspirĂ© de l’esprit bourgeois.

L’ñge des dĂ©sillusions

Les annĂ©es 1960 ont Ă©tĂ© celles de bien des dĂ©ceptions, mais aussi de retournements significatifs et des progrĂšs d’une conception humaine des relations sociales. En annonçant, au Cap, en 1961, qu’«un vent du changement» s’était levĂ© sur l’Afrique, Harold Macmillan entendait mettre ses auditeurs devant l’alternative de l’abandon de l’apartheid ou du dĂ©part d’un Commonwealth dont l’élargissement Ă©tait conditionnĂ© par le respect de la libertĂ© et des droits de l’homme. La neuve «RĂ©publique» sud-africaine est issue de la rĂ©ponse de la minoritĂ© raciale blanche. Mais l’expression «vent du changement» fait bientĂŽt fortune et s’applique Ă  d’autres aspects de la politique britannique.

En aoĂ»t 1961, le cabinet Macmillan dĂ©cide de solliciter des Six du MarchĂ© commun l’ouverture de nĂ©gociations en vue d’une Ă©ventuelle candidature de la Grande-Bretagne Ă  la CommunautĂ©. Il s’agit en fait, aux dires mĂȘmes d’Edward Heath, chargĂ© de mener les nĂ©gociations Ă  Bruxelles, d’une premiĂšre candidature et, si l’on en croit son discours de prĂ©sentation en novembre, du choix dĂ©terminĂ© d’un destin europĂ©en. Seize mois d’efforts butent en fait sur le veto français (confĂ©rence de presse du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, le 14 janvier 1963, et suspension effective sine die des nĂ©gociations peu aprĂšs): l’Angleterre n’a pas su choisir de sacrifier ses liens spĂ©ciaux avec les États-Unis et a signĂ©, en dĂ©cembre 1962, les accords de Nassau, qui la placent sous la dĂ©pendance des fournitures de fusĂ©es Polaris pour l’équipement de ses sous-marins atomiques. Le pays avait cependant adoptĂ© la voie nouvelle: le Parti conservateur avait soutenu le cabinet, les libĂ©raux s’affirmaient les champions de l’Europe unie, les travaillistes, plus rĂ©ticents, se laissant convaincre surtout aprĂšs leur retour au pouvoir de 1964-1966. Le Commonwealth, consultĂ©, avait autorisĂ© les nĂ©gociations en 1962. La Grande-Bretagne avait perçu d’ailleurs la diminution considĂ©rable des Ă©changes avec son ex-empire (30 p. 100 seulement de ses exportations en 1966), elle avait pris conscience de la lenteur de sa croissance en comparaison des Six, de son dĂ©clin relatif, de la nĂ©cessitĂ© d’un vaste marchĂ© continental pour rentabiliser ses innovations techniques, du besoin de l’aiguillon de la concurrence pour stimuler la modernisation indispensable de ses entreprises. Toujours Ă©prise d’indĂ©pendance, elle pouvait prendre acte de la disparition progressive du fĂ©dĂ©ralisme militant dans les sphĂšres du pouvoir, en particulier en France, et escompter une Europe respectueuse des indĂ©pendances nationales. L’A.E.L.E. Ă©tait loin d’apporter l’équivalent de la C.E.E. La crise chronique de la livre sterling, que dĂ©couvre brutalement la dĂ©valuation de 1967, exigeait le resserrement des solidaritĂ©s et permettait d’envisager un nouveau systĂšme monĂ©taire Ă©ventuel. De puissantes raisons en faveur de la candidature expliquent le renouvellement de la tentative par Harold Wilson en 1967: le refus français de mĂȘme entamer les nĂ©gociations fait tout Ă©chouer jusqu’en 1970.

La conversion Ă  l’Europe est aussi l’aveu de l’affaiblissement mondial. Les deux gĂ©ants ne s’embarrassent plus de trouver un intermĂ©diaire, et les États-Unis, de toute façon, sont davantage prĂ©occupĂ©s par l’Asie (guerre de Vietnam, Chine) que par le monde atlantique en ces temps de coexistence pacifique. En 1967, le gouvernement Wilson doit prendre la dĂ©cision de retirer, au cours des annĂ©es suivantes, les forces britanniques Ă  l’est de Suez: un effort militaire considĂ©rable, malgrĂ© la fin du service obligatoire en 1960, ne suffit plus Ă  assumer un rĂŽle dĂ©terminant sur toutes les mers du globe!

NĂ©es dans la satisfaction du dĂ©veloppement de la sociĂ©tĂ© de consommation, les annĂ©es 1960 ne dĂ©mentent pas l’attente d’une «abondance» sans cesse plus rĂ©elle. Mais les laissĂ©s-pour-compte sont de plus en plus nombreux, quand l’économie ne progresse plus qu’au rythme de 2 p. 100 par an en moyenne; la modernisation inĂ©vitable rend illusoire le maintien du plein-emploi, qui cesse d’ĂȘtre la doctrine du gouvernement Wilson mĂȘme si est affirmĂ©e la conviction d’y revenir; la concurrence sur le marchĂ© de la main-d’Ɠuvre pose la question de l’immigration, recherchĂ©e dans les annĂ©es 1950, ressentie dĂ©sormais comme intolĂ©rable dans les milieux les plus divers: en 1962, la premiĂšre loi sur la limitation de l’entrĂ©e des immigrants en provenance du «nouveau Commonwealth» est adoptĂ©e, elle s’exerce contre les immigrants dits «de couleur», des Noirs des Antilles aux Pakistanais, Indiens ou Asiatiques, tout comme Ă  l’encontre de groupes ethniques opprimĂ©s dans les nouveaux États indĂ©pendants d’Afrique noire anglophone. L’indigence reconnue dĂ©ment l’optimisme antĂ©rieur et frappe 7 p. 100 de la population. L’enseignement paraĂźt inadaptĂ©, on se hĂąte de prĂ©voir l’augmentation (modeste) du nombre des universitĂ©s et des Ă©tudiants, de construire des Ă©coles techniques supĂ©rieures, on en vient, Ă  partir de 1965, Ă  la conception de collĂšge secondaire unique pour garantir le mĂȘme enseignement Ă  tous. Les rĂ©sultats sont mĂ©diocres. Pendant que, dĂšs 1968, le «powellisme» (du nom de l’ancien ministre conservateur Enoch Powell) fustige les risques de l’immigration de couleur et alimente en arguments un nĂ©o-fascisme renaissant avec lequel il se refuse pourtant Ă  se confondre, le ressentiment gagne les rĂ©gions les plus dĂ©shĂ©ritĂ©es. Le nationalisme Ă©cossais, le gallois en retirent de premiers bĂ©nĂ©fices politiques, surtout lors d’élections partielles. GĂȘnĂ©s dans leur Ɠuvre de modernisation par les rigiditĂ©s de l’appareil industriel, les gouvernants dĂ©noncent les excĂšs de la mainmise syndicale: Harold Wilson, bien que travailliste, tente en vain d’élaborer un projet de loi antisyndicale. Pourtant, les lumiĂšres ne sont pas absentes. L’État providence reste vigoureux, mĂȘme si, Ă  la fin de la pĂ©riode, rompant le pacte non Ă©crit du consensus, le Parti conservateur, guidĂ© par Edward Heath qui en a pris la tĂȘte en 1965, brode sur les thĂšmes de la nĂ©cessaire sĂ©lectivitĂ© des assistances publiques. Le cabinet Wilson, pour sa part, a fait voter des dispositions nouvelles, en particulier des allocations complĂ©mentaires qui devaient permettre aux plus pauvres d’arriver Ă  un minimum vital. L’humanisation de la sociĂ©tĂ© est Ă  l’ordre du jour: en 1968, une loi contre la discrimination raciale apporte de premiĂšres garanties aux immigrĂ©s traumatisĂ©s par la campagne qui se dĂ©veloppe contre eux; la rĂ©pression fait place Ă  la rĂ©Ă©ducation et Ă  la rĂ©insertion dans le systĂšme pĂ©nal, et la peine de mort, aprĂšs une premiĂšre pĂ©riode d’observation, est dĂ©finitivement abolie en 1969; la mĂȘme annĂ©e, dans le domaine civil, une loi sur le divorce vient humaniser la vie de familles sĂ©parĂ©es en instaurant la pratique du divorce par consentement mutuel; deux ans plus tĂŽt, on a lĂ©galisĂ© l’avortement et mis fin Ă  la pĂ©nalisation des actes homosexuels entre adultes consentants. Certains dĂ©noncent la «sociĂ©tĂ© permissive», quand d’autres exaltent la «sociĂ©tĂ© civilisĂ©e». La sociĂ©tĂ© britannique, dans un nivellement tout relatif, qu’a renforcĂ© en 1963 la loi sur la pairie autorisant des hĂ©ritiers de titres Ă  les abandonner et Ă  ne pas siĂ©ger Ă  la Chambre des lords, connaĂźt un Ă©lan vers le bonheur que dĂ©noncent les censeurs de la «mĂ©diocrité».

Le dĂ©senchantement est naturellement visible dans le champ de la politique. Les conservateurs ont mal terminĂ© leur «rĂšgne» de treize ans: Harold Macmillan, malade, mais victime indirecte du scandale Profumo (relations entre son ministre de la Guerre et la maĂźtresse d’un diplomate soviĂ©tique), a dĂ» cĂ©der la place en 1963 Ă  lord Home, qui devient «sir Alec Douglas Home» en utilisant la loi sur la pairie. Celui-ci, malgrĂ© ses mĂ©rites, subit une dĂ©faite en 1964. Revenus au pouvoir avec Harold Wilson, les travaillistes sont, aux yeux de leurs adversaires, des gestionnaires sans idĂ©al: ils s’en dĂ©fendent en invoquant les thĂšmes de la modernitĂ© et de la rĂ©novation technique, ainsi que leur souci rĂ©el de justice sociale. Les libĂ©raux tentent de se refaire un visage attrayant, en particulier en brandissant la banniĂšre europĂ©enne. Pendant que la crise tchĂ©coslovaque accentue le dĂ©clin rapide du Parti communiste en 1968, la dĂ©saffection Ă  l’égard de la dĂ©mocratie progresse, l’indiffĂ©rence ou la rĂ©volte frappent les jeunes. Le systĂšme n’est pas menacĂ©, un nouvel Ă©lan s’impose manifestement.

De 1970 Ă  1979, on note un Ă©branlement considĂ©rable des certitudes et des espoirs. L’Europe devient une rĂ©alitĂ© britannique. En 1970, parvenu au pouvoir, le conservateur Edward Heath sait profiter des bonnes dispositions des Six et de l’esprit d’ouverture du prĂ©sident Pompidou. Une nĂ©gociation relativement rapide aboutit en 1971 aux accords de Luxembourg et, en janvier 1972, aprĂšs ratification de la dĂ©marche par le Parlement de Westminster, Ă  la signature du traitĂ© d’accession Ă  la CommunautĂ©: son entrĂ©e en vigueur est prĂ©vue le 1er janvier suivant. Edward Heath a persuadĂ© le Danemark, l’Irlande et (pour peu de temps) la NorvĂšge de l’accompagner dans son adhĂ©sion; il a obtenu des garanties pour certains membres du Commonwealth, une pĂ©riode de cinq ans pour l’intĂ©gration effective, il s’est contentĂ© de faire des promesses quant au sort de la livre. Son Ɠuvre est dĂ©noncĂ©e par les travaillistes: ceux-ci se font l’écho des consommateurs qui craignent une hausse des prix alimentaires, des syndicats qui redoutent l’accroissement du chĂŽmage et la concurrence de la main-d’Ɠuvre Ă©trangĂšre, des partisans de la souverainetĂ© entiĂšre du Parlement, des nostalgiques de la grandeur. Revenus aux affaires Ă  la suite des deux Ă©lections de fĂ©vrier et d’octobre 1974, ils renĂ©gocient effectivement les termes du traitĂ©, se contentent cependant de faibles amĂ©nagements et, en juin 1975, organisent le premier rĂ©fĂ©rendum de l’histoire britannique, aprĂšs l’avoir proclamĂ© «contraignant» dans ses rĂ©sultats; ils obtiennent que les deux tiers des votants se prononcent en faveur du maintien dans la CommunautĂ©. Ensuite, ils paralysent quelque temps la dĂ©finition de l’élection directe du Parlement de la C.E.E., mais, au prix du choix pour le seul Royaume-Uni d’un mode de scrutin uninominal Ă  un tour, acceptent d’organiser en 1979 la premiĂšre Ă©lection de dĂ©putĂ©s europĂ©ens. L’Europe entre ainsi dans les faits, sans rallier une majoritĂ© de l’opinion publique.

La crise Ă©conomique explique bien des prĂ©ventions. Elle est antĂ©rieure Ă  la crise mondiale qui se dĂ©veloppe Ă  partir de 1973 et qui frappe le pays, alors que sa monnaie est Ă  la dĂ©rive (la livre est devenue flottante en 1972), qu’une forte inflation est prĂ©cipitĂ©e par une politique de relance de la consommation, qu’une maladie chronique affecte de nombreuses entreprises obsolĂštes. Le MarchĂ© commun n’est pas une panacĂ©e. Le mĂ©contentement social est Ă  l’origine d’une grave tension entre le gouvernement Heath et les syndicats Ă  l’occasion de la grĂšve des mineurs de la fin de 1973, d’oĂč les Ă©lections anticipĂ©es de 1974. La gauche au pouvoir tente de gĂ©rer la situation en attendant en particulier la manne du pĂ©trole de la mer du Nord, aux perspectives justement prometteuses, mais qui, en rĂ©alitĂ©, aidera surtout le gouvernement Thatcher dans la pĂ©riode suivante. Un «contrat social», nĂ©gociĂ© avec les syndicats par le cabinet Callaghan, successeur du cabinet Wilson, aide Ă  juguler l’inflation. Mais le chĂŽmage progresse de 3,5 p. 100 de la population vers 1973 Ă  6-7 p. 100 en 1978.

Les difficultĂ©s rĂ©gionales ne peuvent que croĂźtre. En Écosse, les nationalistes ont remportĂ©, avec le tiers des voix, onze siĂšges en octobre 1974; au pays de Galles, le Plaid Cymru a eu trois Ă©lus. On essaye de composer avec eux, le gouvernement Callaghan propose la «dĂ©volution» de certains pouvoirs Ă  des parlements locaux, mais les rĂ©fĂ©rendums de 1979, dans l’une et l’autre rĂ©gion, Ă©chouent devant la coalition des «loyalistes» et des extrĂ©mistes du nationalisme. Le gouvernement, qui devait son maintien au soutien parlementaire des dĂ©putĂ©s des mouvements nationalistes, doit revenir aux urnes Ă  la fin de mars 1979. Au cours des annĂ©es 1970, les troubles ne cessent de s’aggraver en Irlande du Nord. L’État «protestant» d’Ulster avait semblĂ© Ă©voluer vers une plus grande fraternitĂ© des communautĂ©s catholique et protestante, mais le mouvement catholique des droits civiques s’est heurtĂ© en 1968 Ă  une rĂ©pression violente. Des incidents sanglants ont suscitĂ© l’arbitrage de la Grande-Bretagne et l’envoi de troupes anglaises dans l’üle dĂšs 1969. En 1972, le statut d’autonomie interne ne peut plus ĂȘtre maintenu et une administration directe de Londres tente de trouver un compromis difficile entre des revendications soutenues Ă  prĂ©sent avec violence par l’I.R.A. et les refus farouches de nombreux dirigeants protestants. D’échec en Ă©chec (dont celui de 1974 de constitution d’un gouvernement biconfessionnel avec la bĂ©nĂ©diction de l’Eire), l’Irlande du Nord s’enfonce dans le terrorisme aveugle et la rĂ©pression la plus dĂ©terminĂ©e. L’impasse crĂ©e des impatiences inutiles, la crise Ă©conomique rend pĂ©nible le poids financier du maintien de l’ordre et Ă©vidente la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper l’économie locale pour garantir plus de bien-ĂȘtre aux classes dĂ©favorisĂ©es, qui ne sont pas toutes catholiques.

Les Britanniques ont le sentiment que leur destin devient trĂšs flou. Les partis politiques traditionnels en pĂątissent en ralliant, lors des Ă©lections gĂ©nĂ©rales, une proportion Ă©tonnamment rĂ©duite des Ă©lecteurs (bien qu’encore supĂ©rieure aux trois quarts). On se plaint d’une administration d’«amateurs distinguĂ©s», sans craindre le paradoxe de s’en prendre aux «technocrates» que tous les gouvernements s’efforcent d’introduire aux commandes des entreprises publiques et aux postes de commande de l’État. Le dĂ©sarroi est le sentiment dominant, il aboutit Ă  des rĂ©actions xĂ©nophobes, Ă  la dĂ©nonciation de la montĂ©e de la criminalitĂ©, Ă  la diminution de la natalitĂ© (tombĂ©e Ă  moins de 13 p. 1 000 en 1975), au souhait d’un «ordre» qu’exploite le Front national nĂ©ofasciste.

Du thatchérisme au «majorisme»

En 1979, le Parti conservateur revient au pouvoir, sous la houlette d’un nouveau leader: Ă©lue en 1975 contre l’ancien Premier ministre Edward Heath, Margaret Thatcher est vite surnommĂ©e, avant mĂȘme son arrivĂ©e au 10, Downing Street, la Dame de fer. Elle n’a connu qu’une expĂ©rience limitĂ©e aux sommets de l’exĂ©cutif (dans le cabinet Heath de 1970-1974, elle fut ministre de l’Éducation et de la Science). Mais c’est une femme de caractĂšre, et qui propose Ă  son parti et au pays une nouvelle approche des problĂšmes. InitiĂ©e par ses plus proches conseillers, sir Keith Joseph et Geoffrey Howe, aux principes de l’école de Chicago, disciple de l’économiste Friedrich von Hayek, elle entend rĂ©agir contre les «excĂšs» de l’État Providence, renoncer aux coĂ»teux soutiens budgĂ©taires accordĂ©s Ă  des «canards boiteux» de l’industrie, accepter que le «dĂ©graissage» de l’appareil de production entraĂźne une croissance provisoire du chĂŽmage, limiter au maximum les aides sociales, lutter contre l’emprise du pouvoir syndical. Elle dĂ©nonce le «trop d’État», et veut restaurer le goĂ»t de l’initiative et de la responsabilitĂ© individuelles en revenant aux notions de profit et de self-help («aide-toi toi-mĂȘme»), et en diminuant les charges fiscales sur les hauts revenus. Convaincue de la nĂ©cessitĂ© d’une monnaie forte, elle compte imposer une stricte discipline budgĂ©taire, rĂ©duire la masse monĂ©taire, couper court rapidement Ă  l’inflation. AnimĂ©e d’un vif sentiment de la grandeur nationale, elle ne renie pas les engagements europĂ©ens, mais flatte l’opinion en proclamant sa volontĂ© d’obtenir «justice» sur la question de la contribution britannique au budget communautaire et en obtenant d’ailleurs de trĂšs importantes ristournes avant la mise sur pied d’un systĂšme pleinement satisfaisant Ă  partir de 1984. Elle sait aussi tirer le maximum de profit, sur le plan politique, de la guerre des Malouines (mars-juin 1982); celle-ci a opposĂ© les Anglais aux Argentins dĂ©barquĂ©s sur l’archipel, qu’ils considĂ©raient comme une fraction de leur territoire national. Son influence sur l’homme du commun lui inspire un populisme qui marie des principes rĂ©actionnaires Ă  quelques autres d’apparence plus ouverte: elle entend transformer les Britanniques en une nation de «propriĂ©taires» en favorisant l’acquisition, par leurs occupants, des logements sociaux et en prĂŽnant un capitalisme populaire Ă  l’occasion de la privatisation de grandes sociĂ©tĂ©s dont les actions sont vendues en Bourse; elle se dĂ©clare attachĂ©e aux valeurs religieuses et morales, alors qu’elle s’attire les foudres de plusieurs Églises, dont l’Église anglicane, par son indiffĂ©rence aux questions brĂ»lantes des quartiers dĂ©favorisĂ©s des grandes villes et de la pauvretĂ© grandissante de millions de ses concitoyens; elle affirme ĂȘtre favorable «à la loi et Ă  l’ordre» (sans aller jusqu’à soutenir ouvertement le rĂ©tablissement de la peine capitale). Elle allie ainsi le trĂšs moderne esprit de libre entreprise et de respect de la loi des marchĂ©s Ă  une mentalitĂ© qui rappelle Ă©trangement la haute Ă©poque victorienne.

Le Premier ministre a Ă©tĂ© longtemps servi par la chance. Elle bĂ©nĂ©ficie pleinement jusqu’en 1986 de la rente pĂ©troliĂšre, qui s’accroĂźt avec l’exploitation de plus en plus poussĂ©e des gisements de la mer du Nord, et ne diminue ensuite que par le fait de la baisse mondiale des cours de l’or noir. Les privatisations de grandes entreprises deviennent de plus en plus nombreuses: des aciĂ©ries aux tĂ©lĂ©communications, du gaz Ă  l’aĂ©rospatiale, des compagnies aĂ©riennes Ă  celles des eaux, des pĂ©troles Ă  l’automobile; cela vaut au TrĂ©sor des rentrĂ©es «miraculeuses» (41 milliards de livres de 1979 au printemps 1992, dont il faut dĂ©falquer le rĂšglement des dettes), et permet d’opĂ©rer sans crainte une progressive rĂ©forme de la fiscalitĂ©: Ă  partir de 1988, il n’y aura que deux tranches pour l’imposition des revenus, 25 p. 100 et 40 p. 100. MĂȘme si on liquide ainsi l’«argenterie de la famille» (Harold Macmillan), on fait de l’investissement dans le Royaume-Uni une possibilitĂ© et un attrait: d’oĂč l’afflux de capitaux Ă©trangers, en particulier arabes et japonais, qui, de mĂȘme, contribuent Ă  l’équilibre des balances extĂ©rieures. L’ouverture des frontiĂšres, du cĂŽtĂ© de l’Europe, mais aussi d’autres pays du monde, comporte l’inconvĂ©nient de peser sur la balance commerciale, mais l’avantage de favoriser la baisse des prix et de pouvoir mieux lutter contre l’inflation. La CitĂ©, euphorique, vend toujours mieux ses services bancaires et financiers, et se modernise en opĂ©rant, avec la tĂ©lĂ©matique, une rĂ©volution de ses mĂ©thodes de gestion Ă  partir du «big bang» du 27 octobre 1986. MĂȘme certains aspects nĂ©gatifs ont eu leur utilitĂ©: le chĂŽmage, qui culmine Ă  14 p. 100 en 1982, avant de baisser notablement ensuite, jusqu’à moins de 7 p. 100 en 1989, entraĂźne une diminution des effectifs syndicaux, place les trade-unions en position dĂ©fensive, permet de faire accepter plus facilement les grandes lois antisyndicales de 1980, 1982 et surtout 1984, et de s’attaquer de maniĂšre dĂ©cisive au monopole syndical d’embauche, d’interdire les grĂšves de solidaritĂ©, d’imposer des dĂ©lais avant le dĂ©clenchement d’un mouvement et de saper ainsi considĂ©rablement l’un des grands obstacles traditionnels au changement. La dĂ©faite des mineurs aprĂšs une annĂ©e de grĂšve, en 1984-1985, en est l’éclatante dĂ©monstration.

Le «thatchĂ©risme» devient peu Ă  peu un modĂšle, surtout lorsque ses rĂ©sultats imposent le silence Ă  certaines critiques. AprĂšs trois annĂ©es «floues», de 1979 Ă  1982, la croissance est au rendez-vous des annĂ©es 1983-1988 avec une moyenne annuelle de 3,7 p. 100 pour le P.I.B. et 4,5 p. 100 pour la productivitĂ© industrielle; le Royaume-Uni est redevenu un «banquier du monde», l’inflation a baissĂ© (4 ou 5 p. 100 en 1988; 3,7 p. 100 au dĂ©but de 1992), le chĂŽmage tombe Ă  5,5 p. 100 en 1990. MalgrĂ© les perturbations des annĂ©es 1988-1990, l’élan semble donnĂ©, qui autorise Margaret Thatcher Ă  parier, en 1986, sur le MarchĂ© unique europĂ©en pour 1993 et la persuade, en 1990, de corseter sa monnaie en la faisant entrer, Ă  la demande du chancelier de l’Échiquier, John Major, dans le systĂšme monĂ©taire europĂ©en.

Les critiques ne manquent pourtant pas: sur la division du royaume entre un Nord en constante difficultĂ© et un Sud qui fait partie de l’Europe de la prospĂ©ritĂ©, sur la «dĂ©sindustrialisation», sur la croissante opposition entre riches et pauvres, le dĂ©sarroi des jeunes gĂ©nĂ©rations et des personnes ĂągĂ©es; sur la progression de la dĂ©linquance et de la criminalitĂ©, dans les quartiers d’immigrĂ©s antillais, dans les centres les plus touchĂ©s par la crise, mais aussi dans des groupes divers affectĂ©s par l’ennui et le cynisme et qui alimentent le «hooliganisme», notamment sur les stades; sur l’aveuglement qui pousse Ă  rĂ©duire les autonomies locales et les capacitĂ©s d’intervention d’autoritĂ©s proches du citoyen (suppression des gouvernements des grandes mĂ©tropoles en 1986), en limitant aussi leurs possibilitĂ©s budgĂ©taires: l’instauration de 1989-1990 d’une nouvelle fiscalitĂ© locale fondĂ©e sur le principe de l’égalitĂ© de tous les adultes, sans considĂ©ration de leurs revenus rĂ©els, devant une «capitation» (Poll Tax) trĂšs lourde, a pour but avouĂ© d’encourager une discipline budgĂ©taire et pour rĂ©sultat une surimposition des plus dĂ©favorisĂ©s.

Reprises par les partis d’opposition, mais aussi par des conservateurs attachĂ©s Ă  la tradition disraĂ©lienne de socialisme d’État, ces critiques ont surtout pour effet de figer Margaret Thatcher dans une personnalisation de plus en plus excessive du pouvoir, qui lui fait Ă©carter les «mous» de son cabinet. Elle a contemplĂ© la vaine montĂ©e d’un «tiers parti»: la sĂ©cession de sociaux-dĂ©mocrates qui, en 1981, ont quittĂ© le Labour Party pour fonder leur propre formation et s’allier avec les libĂ©raux a valu Ă  l’Alliance un quart des suffrages en 1983 et en 1987, mais fort peu de siĂšges. Elle a vu les travaillistes empĂȘtrĂ©s dans leur recherche d’un leader efficace (aprĂšs Michael Foot, de 1980 Ă  1983, Neil Kinnock doit peu Ă  peu confirmer ses qualitĂ©s) et surtout dans la dĂ©finition d’un programme que la gauche du parti a trop dominĂ© jusqu’en 1987 pour le rendre crĂ©dible. Les victoires Ă©lectorales de 1983, oĂč a pu jouer un «effet Malouines», et de 1987 ont, par contraste, composĂ© l’image d’un Premier ministre d’exception.

Margaret Thatcher, qui, en 1981, a laissĂ© dix membres de l’I.R.A. mourir dans leur prison d’une grĂšve de la faim, n’a certes pas su rĂ©soudre le problĂšme irlandais, ni empĂȘcher le terrorisme de gagner l’Angleterre, oĂč d’horribles attentats ont marquĂ© les annĂ©es 1980 – celui de Brighton, en 1984, manquant coĂ»ter la vie au Premier ministre lui-mĂȘme. Mais, en 1985, elle a su saisir, par les accords de Hillsborough, la chance d’un net rapprochement avec la rĂ©publique d’Irlande, rompant de fait avec la pesante «amitié» des «loyalistes» protestants. Faisant preuve d’un atlantisme sans faille, elle a resserrĂ© les relations privilĂ©giĂ©es entre Royaume-Uni et États-Unis: elle refuse de limiter la modernisation des armes amĂ©ricaines dans son pays, se plie aux vƓux de croissance de son budget de la DĂ©fense et achĂšte aux AmĂ©ricains de nouveaux missiles Trident, appuie Washington dans son expĂ©dition aĂ©rienne contre la Libye en 1986 comme dans la fermetĂ© de sa rĂ©action Ă  l’encontre de l’Irak lors de l’invasion du KoweĂŻt, quatre ans plus tard. Elle y gagne une autoritĂ© internationale qui, sa clairvoyance devant la perestroĂŻka aidant, facilite le rapprochement entre MikhaĂŻl Gorbatchev et les prĂ©sidents Reagan et Bush. EuropĂ©enne par rĂ©alisme, elle a, dans son discours de Bruges de 1988, clairement marquĂ© les limites de son engagement. Elle a su prĂ©server le Commonwealth, revigorĂ© par la solution de la question rhodĂ©sienne en 1979 et l’entrĂ©e du Zimbabwe dans l’organisation (1980), secouĂ© pourtant par la mollesse de Londres devant les sanctions contre l’Afrique du Sud, mais confortĂ© par la conversion des dirigeants sud-africains au dĂ©mantĂšlement de l’apartheid Ă  partir de 1989 et, la mĂȘme annĂ©e, par le retour du Pakistan aprĂšs dix-sept annĂ©es d’absence. En Asie, en 1984, elle a consolidĂ© ses rapports avec PĂ©kin en signant l’accord sur le retour de l’ensemble de la colonie et territoires Ă  bail de Hong Kong Ă  la souverainetĂ© chinoise en 1997.

La stature de Margaret Thatcher ne prĂ©vient pas une chute que provoque la montĂ©e de rĂ©voltes, en particulier contre la capitation locale. Son parti ne l’ayant pas rĂ©Ă©lue Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e Ă  son poste de leader, elle dĂ©missionne le 22 novembre 1990 et cĂšde la place Ă  celui qui est alors son favori, John Major. Ce dernier, d’origine modeste, est bien davantage un chef d’équipe que son prĂ©dĂ©cesseur. Il est attachĂ© aux mĂȘmes principes gĂ©nĂ©raux de l’économie, mais c’est un rĂ©aliste qui, trĂšs rapidement, fait adopter une fiscalitĂ© locale plus juste. Sa fermetĂ© lors de la guerre du Golfe, le retour Ă  un esprit plus «social», son action en faveur d’une Europe communautaire dont il attend beaucoup, la signature qu’il appose sur le traitĂ© de Maastricht en prenant soin de ne pas approuver le volet social des accords et de rĂ©server les droits du Parlement de Westminster avant tout passage Ă  une monnaie unique lui permettent d’affirmer sa personnalitĂ©. En avril 1992, en remportant brillamment une Ă©lection gĂ©nĂ©rale que les augures avaient prĂ©vue dĂ©sastreuse pour les conservateurs, il obtient un clair mandat de la nation. On commence alors Ă  Ă©voquer un «majorisme» qui, au minimum, serait un thatchĂ©risme «à visage plus humain» et plus internationaliste. La reprise de la crise, la montĂ©e du chĂŽmage jusqu’à plus de 10 p. 100, l’orage financier de septembre 1992 l’obligent Ă  dĂ©valuer de fait la livre en sortant du S.M.E. et en la laissant flotter. Il donne des arguments aux adversaires du traitĂ© de Maastricht, qu’il entend faire ratifier contre le vƓu de certains de ses amis «eurosceptiques» et soulĂšve des doutes sur sa rĂ©elle capacitĂ© Ă  affronter les tempĂȘtes. De ce fait, le majorisme devient une hypothĂšse des plus floues.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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